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Antonie Pannekoek Archives
 

Thème : La solution économique pour la période de transition du capitalisme vers le communisme


Introduction / Paul Mattick


Source : (Dis)continuïté, n° 33, mai 2011, traduit de l’italien par Jean-Pierre Lafitte.

Source original : Grundprinzipien kommunistischer Produktion und Verteilung ; Kollektivarbeit der Gruppe Internationaler Kommunisten (Holland), 1930. Einleitung von Paul Mattick – Berlin-Wilmersdorf : Rüdiger Blankertz Verlag (Institut für Praxis und Theorie des Rätekommunismus), 1970. – 176 S. – p. i-xvii.


Principes fondamentaux de production et de distribution communistes (G.I.C., 1930). Introduction / Paul Mattick (1970)


L’oeuvre collective que nous présentons ici, « Grundprinzipien Kommunistischer Produktion und Verteilung » [Principes fondamentaux de production et de distribution communistes] du Gruppe Internationaler Kommunisten Holland, est parue pour la première fois il y a 40 ans. Ses auteurs, le Groupe des Communistes Internationaux de Hollande, appartenaient au mouvement des Conseils. Les Conseils ouvriers sont apparus pour la première fois durant la Révolution russe de 1905. Selon Lénine, ils avaient alors déjà la force de prendre le pouvoir politique, même s’ils agissaient, en réalité, sur le terrain de la révolution bourgeoise. Pour Trotski, les Conseils ouvriers représentaient, contrairement à la vision qu’en avaient eux-mêmes les partis politiques au sein de la classe ouvrière, l’organisation véritable du prolétariat. Le Hollandais Anton Pannekoek voyait dans le mouvement des Conseils ouvriers l’auto-organisation du prolétariat qui l’amènerait à la domination de classe et à la direction de la production. Avec la dégénerescence de la Révolution russe et, avec elle la mort des Conseils ouvriers, l’intérêt pour cette nouvelle forme d’organisation s’est perdu et le champ du mouvement ouvrier fut à nouveau à la disposition des seuls partis politiques et des syndicats traditionnels. Ce fut avec la Révolution russe de 1917 que les Conseils ouvriers montrèrent toute leur force et la perspective qu’ils ouvraient pour le mouvement ouvrier international ; et non pas seulement comme l’expression de l’organisation spontanée des travailleurs révolutionnaires, mais aussi comme moyen nécessaire pour s’opposer à la position contre-révolutionnaire du vieux mouvement ouvrier.

La Première Guerre mondiale et la faillite de la IIe Internationale conclurent la première période du mouvement ouvrier. Ce qui était prévisible depuis longtemps, c’est-à-dire l’intégration du mouvement ouvrier à la société bourgeoise, devint un fait indéniable. Le mouvement ouvrier n’était pas un mouvement révolutionnaire, mais seulement un mouvement d’ouvriers qui cherchait à s’installer à l’intérieur du capitalisme. Non seulement les chefs, mais aussi les travailleurs, n’avaient aucun intérêt à l’abolition du capitalisme et ils étaient donc satisfaits de l’activité syndicale et politique à l’intérieur du capitalisme. Les possibilités limitées des partis et des syndicats à l’intérieur de la société bourgeoise exprimaient les intérêts réels des travailleurs. On ne pouvait pas s’attendre à autre chose, puisqu’un capitalisme en expansion progressive exclut tout véritable mouvement révolutionnaire.

L’idylle d’une possible harmonie des classes au cours du développement capitaliste, sur lequel se fondait le mouvement ouvrier réformiste, se brisa sur les contradictions mêmes du capitalisme. L’idée révolutionnaire, premier bien idéologique d’une minorité radicale à l’intérieur du mouvement ouvrier, se diffusa parmi les grandes masses quand la misère de la guerre mit à nu la vraie nature du capitalisme ; et non seulement celle du capitalisme, mais aussi celle des organisations de travailleurs qui ont grandi dans le capitalisme. Les organisations avaient échappé aux mains des travailleurs, elles n’existaient pour ces derniers que dans la mesure où il était nécessaire de mettre à l’abri l’existence de leur bureaucratie.

Puisque les fonctions de ces organisations sont liées au maintien du capitalisme, elles ne pouvaient pas s’empêcher de s’opposer à toute lutte réelle contre le système capitaliste. Un mouvement révolutionnaire nécessite en effet des formes d’organisation qui mènent au-delà du capitalisme, qui reconstituent le pouvoir des ouvriers sur leurs organisations, lesquelles ne doivent pas comprendre seulement une partie de la classe ouvrière, mais la classe ouvrière toute entière. Le mouvement des Conseils était une première tentative pour construire une forme d’organisation adéquate pour la révolution prolétarienne.

La Révolution russe aussi bien que la Révolution allemande trouvèrent leur expression organisationnelle dans le mouvement des Conseils. Mais, dans les deux cas, ils ne furent pas en mesure d’affirmer leur pouvoir politique, et de l’utiliser pour la construction d’une société socialiste. Tandis que la faillite du mouvement des Conseils russe est à ramener sans aucun doute à l’arriération de la situation sociale et économique de la Russie, la faillite du mouvement allemand était due au manque de volonté des masses des travailleurs pour réaliser le socialisme de façon révolutionnaire. La socialisation était vue comme une tâche du gouvernement et non pas comme une tâche des travailleurs eux-mêmes, et le mouvement des Conseils décréta sa propre fin en rétablissant la démocratie bourgeoise.

Bien que le parti bolchevik ait obtenu le pouvoir avec le mot d’ordre de « Tout le pouvoir aux soviets », il s’en tint à la conception social-démocrate selon laquelle la construction du socialisme était la tâche de l’État et non celle des Conseils. Tandis qu’en Allemagne il n’était entrepris aucune sorte de socialisation, l’État bolchevik détruisit la propriété privée capitaliste, mais sans attribuer aux travailleurs de droit quelconque à disposer de leur production. Pour ce qui concerne les intérêts des travailleurs, le résultat fut une sorte de capitalisme d’État qui laissait inchangée la condition sociale des travailleurs et qui continuait même leur exploitation de la part d’une nouvelle classe privilégiée. Le socialisme n’était réalisable ni par le moyen d’une réforme de l’État démocratique ni par le moyen du nouvel État bolchevik révolutionnaire.

Si on laisse de côté l’immaturité objective et subjective de la situation, les voies possibles qui auraient dû être parcourues pour atteindre le socialisme étaient enveloppées dans l’obscurité. La théorie socialiste tendait de manière générale à la critique du capitalisme, et à la stratégie ainsi qu’à la tactique de la lutte de classe à l’intérieur de la société bourgeoise. La voie au socialisme et sa structure paraissaient déjà préfigurées dans le capitalisme. Marx lui-même n’avait laissé que peu d’indications fondamentales sur le caractère de la société socialiste, étant donné que, effectivement, il n’est pas très productif de s’occuper du futur, de situations qui ne sont déjà pas comprises dans le présent ou dans le passé. Contrairement à ce que soutiennent les interprétations ultérieures, Marx avait toutefois précisé que le socialisme ne concerne pas l’État mais la société. Le socialisme en tant que « association de producteurs libres et égaux » n’avait besoin de l’État, c’est-à-dire de la dictature du prolétariat, que durant sa stabilisation. Avec la consolidation du socialisme, la dictature du prolétariat, entendu comme « État », aurait disparu. En revanche, que ce soit dans la conception réformiste ou bien dans la conception révolutionnaire social-démocrate, il y a eu une identification du contrôle étatique au contrôle social, et l’expression « association de producteurs libres et égaux » perdit sa signification originelle. Ce n’est pas dans l’auto-organisation possible des producteurs dans la production et dans la distribution, mais dans les tendances à la concentration et à la centralisation, typiques du capitalisme, et qui auraient leur conclusion dans une domination de l’État sur l’ensemble de l’économie, que les caractéristiques du futur socialiste qui étaient déjà contenues dans le capitalisme furent envisagées. Cette conception du socialisme avait été tout d’abord admise, et ensuite attaquée par la bourgeoisie qui la taxa d’illusion.

La fin d’un grand mouvement révolutionnaire comme celui des Conseils n’exclut pas d’en attendre une reprise dans une nouvelle situation révolutionnaire. En outre, on peut apprendre des défaites. La tâche des communistes conseillistes, après la révolution perdue, ne consistait pas seulement dans la propagande du système des Conseils, mais aussi dans la recherche des carences à cause desquelles le mouvement avait échoué. Un de ces manques, et peut-être le plus grand, avait été que les Conseils n’étaient pas du tout clairs par rapport à leurs tâches dans une organisation socialiste de la production et de la distribution. Étant donné que le mouvement des Conseils a ses bases dans les usines, celles-ci doivent être aussi le point de départ de la coordination sociale et de la synthèse de la vie économique, et les producteurs doivent pouvoir disposer en elles de ce qu’ils produisent. Ces Principes fondamentaux de production et de distribution communistes furent la première tentative du mouvement des Conseils d’Europe occidentale pour s’occuper du problème de la construction du socialisme sur la base des Conseils.

Si l’on tient compte des immenses difficultés qu’une possible révolution prolétarienne affrontera, cet écrit, qui s’occupe dans sa plus grande partie de l’unité de calcul et de la comptabilité de la société communiste, pourra sembler étrange à première vue. Mais puisqu’on ne peut pas prévoir avec exactitude les particularités des situations politiques difficiles qui nous attendent, on peut seulement se consacrer à des spéculations sur un tel sujet. Il peut être facile ou difficile de détruire un certain système social : cela dépend de conditions qui ne peuvent pas être prévues. Cet écrit ne s’occupe pas de l’organisation de la révolution, mais des problèmes qui la suivront. Puisque, en outre, il n’est pas possible de deviner l’état de l’économie après la révolution, on ne peut pas non plus faire un programme pour les travaux qui devront effectivement être conduits à leur terme en premier. Les nécessités mêmes qui apparaîtront alors seront le facteur décisif. Mais ce qui est possible, c’est de discuter à l’avance des mesures et des instruments nécessaires à l’affirmation de quelques conditions sociales que l’on veut obtenir, et dans ce cas des conditions qui sont considérées comme communistes.

Le problème théorique de la production et de la distribution dans le communisme est devenu un problème pratique à la suite de la Révolution russe. Mais la pratique avait été déterminée à l’avance par la conception du contrôle centralisé de l’État, à laquelle se référaient les deux ailes de la social-démocratie. Les discussions sur la réalisation du socialisme ou du communisme laissaient hors de cause le problème réel, celui du contrôle des travailleurs sur leur production. La question était de savoir comment on pouvait réaliser l’économie planifiée, dirigée par une autorité centrale. Puisque, selon la théorie marxiste. le socialisme ne connaît ni marché. ni concurrence, ni prix, ni argent, le socialisme n’était concevable que comme une économie naturelle dans laquelle, par l’intermédiaire de la statistique, la production aussi bien que la distribution sont déterminées par un service central. C’est à ce point-là qu’intervient la critique bourgeoise avec son affirmation selon laquelle une gestion rationnelle est impossible dans ces conditions étant donné que la production et la distribution ont besoin d’une mesure de la valeur, comme celle qui était donnée par les prix de marché.

Pour ne pas anticiper à cet égard l’exposé qui se trouve dans les Principes fondamentaux de production et de distribution communistes, il suffit de dire que leurs auteurs ont trouvé la solution du problème de l’unité de calcul nécessaire dans le temps de travail social moyen, comme base de la production et de la distribution. L’application pratique de cette méthode de calcul, et la comptabilité publique qui lui est liée, sont démontrées dans le détail. Puisqu’il s’agit seulement de méthodes pour parvenir à des résultats déterminés, le raisonnement semble parfaitement logique. L’utilisation de cette méthode a pour condition nécessaire la volonté d’arriver à une production et une distribution de type communiste. Une fois cette condition vérifiée, rien ne s’opposerait à cette méthode même s’il se peut qu’elle ne soit pas la seule à être adaptée au communisme.

Selon Marx, toute économie est une économie « de temps ». La subdivision et la succession du travail se réalisent en vue des exigences de la production et de la consommation, mais de manière que, dans le capitalisme également, le temps de travail soit la mesure de la production, et aussi de la distribution, la base des prix qui sont de règle dans le capitalisme, il y a des valeurs qui sont liés au temps de travail. (Cette phrase ci-dessus est difficile à comprendre et peut-être incomplète) Mais ces valeurs ne se réfèrent pas à des marchandises particulières, mais à la production sociale dans son ensemble, dans laquelle tous les prix réunis ne peuvent pas être autre chose que la valeur globale de la production, liée au temps de travail. Les rapports de production et d’exploitation dans le capitalisme, qui sont en même temps des rapports de marché, et l’accumulation du capital comme motif et moteur de la production capitaliste, excluent un échange de valeurs équivalentes, lié au temps de travail. Néanmoins, la loi de la valeur domine l’économie capitaliste et son développement.

En partant de ce fait, on peut facilement penser que, dans le socialisme également, la loi de la valeur devrait être valide puisque, là aussi, on doit considérer le temps de travail afin de rendre possible une économie nationale. Mais le temps de travail ne devient valeur du temps de travail que dans des conditions capitalistes, où la coordination sociale nécessaire de la production est sujette au marché et aux rapports de propriété privée. Sans rapports capitalistes de marché, il n’y a aucune loi de la valeur même si, néanmoins, il est encore nécessaire de considérer le temps de travail pour adapter la production sociale aux besoins de la société. C’est dans ce dernier sens que les Principes fondamentaux de production et de distribution communistes parlent de temps de travail social moyen.

Les auteurs font allusion au fait que, même avant eux, le temps de travail avait été proposé comme unité de calcul économique. Ils considèrent ces propositions comme inacceptables parce qu’elles se fondent seulement sur la production et non sur la distribution, et qu’en cela elles restent apparentées au capitalisme. D'après leur point de vue, le temps de travail social moyen devrait avoir de la valeur aussi bien pour la production que pour la distribution. Mais ici, on se heurte à une difficulté et à une faiblesse du calcul du temps de travail dont Marx s’était lui aussi aperçu, et il n’avait pas trouvé d’autre réponse que la suppression du calcul fondé sur le temps de travail dans la distribution en réalisant le principe communiste  : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».

Dans sa Critique au programme de Gotha du parti social-démocrate allemand, Marx a mis en lumière le fait qu’une distribution proportionnelle, liée au temps de travail, aurait porté en elle de nouvelles inégalités, puisque ceux qui produisent se différencient par leur capacité de travail et par leur situation privée. Certains accomplissent dans le même temps plus de travail que d’autres, certains doivent entretenir une famille et d’autres non, de sorte que l’égalité de la distribution, liée au temps de travail, a comme effet l’inégalité dans les conditions de consommation. Marx écrivait : « Egalité de travail, et par conséquent à égalité de participation au fonds social de consommation, l’un reçoit donc effectivement plus que 1'autre, l’un est plus riche que 1'autre, etc. Pour éviter tous ces inconvénients, le droit devrait être non pas égal mais inégal  ». Même s’il considérait ces défauts comme « inévitables dans la première phase de la société communiste », il ne les considérait pas comme un principe communiste. Quand les auteurs des Principes fondamentaux affirment que leur exposé est « seulement l’utilisation conséquente de la pensée marxiste », cela n’est vrai que dans la mesure où cette pensée se réfère à une phase de développement socialiste dans laquelle il règne encore le principe de l’échange d’équivalents, principe qui trouvera sa fin dans le socialisme.

Pour Marx, il est clair que « la répartition des objets de consommation n’est que la conséquence de la manière dont sont distribuées les conditions de la production elle-même », et que si « les conditions matérielles de la production sont la propriété collective des travailleurs eux-mêmes, une répartition des objets de consommation différente de celle d’aujourd’hui s’ensuivra pareillement ». Les possibles défauts d’une distribution liée au temps de travail ne pouvaient donc pas être surmontés par une scission entre la production et la distribution, puisque la direction de la production par les producteurs comprend également leur contrôle sur la distribution, de même que la détermination de la distribution par l’État – l’attribution par en haut – comprend également le contrôle étatique de la production. Les auteurs des Principes fondamentaux soulignent justement que les producteurs doivent avoir la plus complète possibilité de disposer de leur production, mais si, de ce fait, une distribution liée au principe du temps de travail est aussi nécessaire, c’est un problème différent. Dans les pays capitalistes à développement avancé, c’est-à-dire dans les pays où la révolution socialiste est possible, les forces sociales productives sont suffisamment développées pour produire des objets de consommation en surabondance. Si l’on considère que plus de la moitié de toute la production capitaliste, et de l’activité improductive qui lui est liée (en faisant complètement abstraction des possibilités de produire qui ne sont pas exploitées), n’a assurément rien à voir avec la consommation humaine réelle, mais peut trouver un « sens » uniquement dans l’économie irrationnelle de la société capitaliste, il s’ensuit alors clairement que, dans les conditions d’une économie communiste, il pourra être produit une surabondance de biens de consommation qui rendra superflu un calcul des parts individuelles.

La réalisation de l’abondance, qui existe déjà aujourd’hui potentiellement, présuppose cependant une transformation complète de la production sociale, fondée sur les besoins réels des producteurs. La transformation de la production capitaliste en une production orientée vers les besoins humains apportera sûrement, comme résultat de l’abolition des rapports capitalistes, non seulement une mutation dans le développement technico-industriel, mais elle donnera aussi de cette manière une plus grande sécurité encore à l’avenir de l’existence humaine, qui est considérablement mis en danger à l’heure actuelle.

Bien que les Principes fondamentaux mettent justement l’accent sur le fait que la production est conditionnée par la reproduction, et bien que le point de départ de la production communiste ne puisse être que celui de la fin du capitalisme, la société nouvelle nécessite de toute façon des changements adéquats dans les objectifs et dans les méthodes de la production. Les mesures nécessaires à ces transformations et les résultats obtenus permettront de choisir le mode de distribution approprié, aussi bien en fonction des secteurs de la production que conformément aux besoins réels variables. En outre, il est également possible qu’une destruction partielle de la base de la production, par suite de la lutte de classe liée à la transformation sociale, exclut l’organisation de la distribution sur la base du temps de travail, sans pour cela rendre impossible une distribution égalitaire, par exemple au moyen de rationnements. Et cette distribution égalitaire pourrait être déterminée par le travailleur lui- même, sans le cercle vicieux du calcul du temps de travail. Mais les Principes fondamentaux partent d’un système économique communiste « normal », c’est-à-dire d’un système qui s’est désormais imposé et qui se reproduit dans sa forme. Dans des conditions semblables, une distribution liée au temps de travail apparaît superflue.

Il est vrai que « le rapport exact entre le producteur et le produit » souhaité dans les Principes fondamentaux concerne seulement la partie individuelle de la production – après la soustraction des parties de la production qui reviennent à la consommation et a la reproduction de la production sociale. Le processus de la socialisation s’exprime par la diminution de la consommation individuelle et par l’augmentation de la consommation publique, et c’est pourquoi le développement communiste tend en fin de compte à abolir le calcul du temps de travail dans la distribution. La structure économique sans marché nécessite l’organisation des consommateurs en coopératives (en contact direct avec les entreprises) dans lesquelles les besoins individuels, qui concernent la consommation et par conséquent la production, peuvent trouver leur expression collective. Malgré tout, il est fâcheux que cette partie des Principes fondamentaux soit la moins élaborée, car c’est précisément la liberté présumée de consommation de l’économie fondée sur le marché qui est utilisée par le capitalisme pour faire l’apologie de lui-même. En réalité, il est parfaitement possible de déterminer les besoins de consommation même en l’absence d’un marché, et même beaucoup mieux que ce que fait le marché, parce que, dans la société communiste, les déformations de la demande du marché, qui sont provoquées par une distribution liée à l’existence de classes sociales, disparaissent.

Même dans la production, l’exigence d’un « calcul exact » ne peut se réaliser qu’approximativement, étant donné que le processus de travail et de reproduction est soumis à des changements continuels. Le calcul du temps de travail social moyen pour la production globale comporte un certain délai, et les résultats d’ores et déjà obtenus sont toujours en retard par rapport à la reproduction effective. L’« exactitude » du calcul se réfère à un moment du temps passé, et bien qu’il soit possible d’abréger le temps de recherche du fait d’instruments et de méthodes modernes, le temps de travail social moyen varie de manière constante. Ce manque d’« exactitude » n’est cependant pas un obstacle insurmontable pour le calcul de la production et de la reproduction sociales, et ceci au niveau même de la production ou même au niveau supérieur. Mais la situation réelle différera de la situation calculée, et c’est seulement dans la différence que se révélera l’état réel de la production. Dans le calcul du temps de travail, il ne s’agit pas d’obtenir l’ajustement complet du temps de production, obtenu par l’unité de mesure, au temps moyen de travail effectivement passé et à la production qui en résulte, mais d’organiser de manière nécessaire et de distribuer le travail social, chose qui, de par sa nature même, ne pourra être obtenue que de manière toujours approximative. Pour une économie communiste planifiée, un tel résultat est parfaitement acceptable.

Les auteurs des Principes fondamentaux conçoivent l’organisation productive de manière à ce que « le rapport exact entre le producteur et le produit devienne la base du processus de production sociale ». Ils considèrent cela comme « le problème fondamental de la révolution prolétarienne » parce que ce n’est que de cette façon que l’on peut éviter qu’un appareil se dresse au-dessus des producteurs. C’est seulement par une définition du rapport entre le produit et le producteur que « l’on peut abolir la fonction des dirigeants et des administrateurs pour ce qui concerne la répartition du produit social ». La condition nécessaire pour une société sans classes est donc l’autodétermination de la distribution de la part des producteurs. En vérité, la détermination du rapport exact entre producteur et produit ne peut être que le résultat d’une révolution prolétarienne réussie qui réalise le système des Conseils comme organisation sociale. Dans ce cas, la nécessité de réguler le processus productif en fonction de la distribution peut s’évanouir. On peut imaginer une distribution des moyens de consommation aussi bien contrôlée que non contrôlée, sans pour cela rendre nécessaire l’existence de nouvelles couches privilégiées. Au reste, le seul avènement d’une norme pour la distribution n’est pas une assurance suffisante pour l’établissement d’une économie communiste : celle-ci ne doit pas se fonder simplement sur la participation au produit social de la part des producteurs, mais au-delà de cet horizon, sur les conditions matérielles de la production sociale.

Dans le capitalisme, la distribution n’est régulée qu’apparemment par le marché. Bien que la production doive être réalisée en se fondant sur le marché, le marché lui-même est déterminé par la production du capital. La production de la valeur d’échange et l’accumulation du capital sont à la base du processus de production. La valeur d’usage n’apparaît dans la production que comme un moyen pour augmenter la valeur d’échange. Les véritables besoins des producteurs ne peuvent être pris en considération que dans la mesure où ils coïncident avec les impératifs de l’accumulation. La production, en tant que production de plus-value, se règle, dans l’économie fondée sur le marché, automatiquement selon les rapports de la valeur d’échange qui ne coïncident qu’accidentellement avec les rapports de la valeur d’usage. La société communiste ne produit que pour l’usage, et c’est pourquoi elle doit ajuster la production et la distribution aux besoins réels de la société. Si l’on veut rechercher un type quelconque de régulation de la distribution, c’est avant tout la production qui doit être soumise à un contrôle conscient. La production précède la distribution, bien qu’elle soit déterminée par les besoins des consommateurs. Mais l’organisation de la production nécessite bien plus que la détermination exacte du rapport entre le producteur et le produit : elle nécessite le contrôle des besoins et des capacités de production de la société tout entière, dans leurs formes physiques, et une distribution adéquate du travail social.

Dans le système des Conseils, on ne pourra pas se passer de créer des institutions qui rendent possible une supervision des nécessités et des possibilités de l’ensemble social. Les connaissances ainsi obtenues doivent donner lieu à des décisions qui ne peuvent pas être prises par les organisations d’usine particulières. La structure du système des Conseils doit être telle que la production ait une régulation centrale, sans pour cela influencer l’autonomie des producteurs. De plus, dans les usines elles-mêmes, l’exécution des décisions des travailleurs sera laissée aux Conseils sans qu’il doive naître pour cela une prédominance des Conseils sur les travailleurs. Même dans une vision plus élargie, allant jusqu’à la production nationale, on peut trouver des méthodes d’organisation qui coordonnent les institutions se trouvant au-dessus des usines, sous le contrôle des producteurs. Mais on ne pourra pas arriver à cette solution de l’opposition centralisme-fédéralisme, qui est d’autre part souhaitée dans les Principes fondamentaux, simplement grâce à « un enregistrement du processus économique dans la comptabilité sociale générale » : il est très probable que seront nécessaires des organes particuliers, intégrés dans le système des Conseils, qui s’occuperont spécifiquement du problème de l’organisation économique.

Dans les Principes fondamentaux, le refus d’une administration centrale de la production et de la distribution dirigée par l’État est fondé sur l’expérience russe qui, en réalité, ne concerne pas le système des Conseils mais le capitalisme d’État. En effet, dans ce dernier, la production et la distribution ne sont pas l’œuvre d’organismes de planification, mais de l’État, qui se sert de ces organismes de planification comme d’instruments. C’est la dictature politique de l’appareil d’État sur les travailleurs, et non pas la planification de l’économie, qui a mené à un nouveau type d’exploitation auquel les autorités de la planification peuvent prendre part elles aussi. Sans la dictature politique de l’appareil d’État, les travailleurs ne seraient pas contraints de s’assujettir à l’administration centrale de la production et de la distribution.

La première condition de la production et de la distribution communistes est donc qu’il n’y ait pas d’appareil étatique à côté ou au-dessus des Conseils, et que la fonction « étatique », c’est-à-dire la suppression des tendances contre-révolutionnaires, soit exercée par les ouvriers eux-mêmes. organisés dans leurs Conseils. N’importe quel parti qui, en tant que fraction des travailleurs, aspire au pouvoir d’État et se présente comme appareil d’État après la prise du pouvoir, cherchera sans aucun doute à placer sous son contrôle la production et la distribution et à reproduire ce contrôle pour maintenir les positions qu’il a obtenues. Si l’on a le contrôle de la majorité par une minorité, alors l’exploitation sera également perpétuée. Le système des Conseils ne peut pas laisser subsister à ses côtés un État, à moins de se déposséder lui-même. Mais en l’absence de cet appareil d’État séparé de la société, une planification quelconque de la production et de la distribution ne peut être mise en œuvre que par le système des Conseils. Les organismes de planification deviennent eux-mêmes des entreprises, aux côtés des autres entreprises, qui fusionnent en un système unique des Conseils. A ce propos, il faut encore dire que la classe ouvrière va elle aussi au-devant de changements permanents. Les Principes fondamentaux considèrent le prolétariat industriel réuni dans les entreprises comme la classe socialement déterminante. Le système des Conseils, fondé sur les entreprises, détermine la structure de la société et oblige les autres classes, par exemple les paysans indépendants, à entrer dans le système économico-social en en devenant une partie. Au cours des 40 dernières années, la classe ouvrière, c’est-à-dire la couche de ceux qui perçoivent une paie ou un salaire, a augmenté, mais – relativement à la population – le nombre des travailleurs industriels a diminué. Une partie des employés travaille avec les travailleurs manuels dans les entreprises, une autre partie dans le domaine de la distribution et de l’administration. Étant donné que la production dépend de plus en plus de la science, et que les forces productives de la science dépassent « tendanciellement » celles du travail direct, les universités elles aussi peuvent être considérées, du moins en partie, comme des « entreprises ». Et si, dans le capitalisme, quel que soit l’état de la science, la plus-value signifie toujours surtravail, la richesse sociale dans le communisme se présente non pas comme du travail accru, mais comme la réduction continue du travail nécessaire, conséquence du développement scientifique qui a échappé aux limitations capitalistes. La production se socialise progressivement par suite de la participation de masses de plus en plus larges au processus de production, masses ouvrières qui ne peuvent exister que dans la collaboration la plus stricte et dans la compénétration réciproque de tous les types de travail. En bref, la notion de classe ouvrière s’élargit, elle est plus compréhensible aujourd’hui qu’il y a 40 ans. Les changements de l’organisation du travail contiennent déjà un dépassement de la division du travail, de la division entre travail manuel et travail intellectuel, entre bureau et usine, entre travailleurs et dirigeants. Et c’est un processus qui, du fait de la participation de tous les producteurs à la production désormais orientée socialement, peut mener à un système des Conseils qui comprenne effectivement toute la société et qui mette ainsi un terme à la domination de classe.

On peut partager la méfiance des Principes fondamentaux à l’égard « des chefs, des techniciens et des scientifiques » qui s’arrogent le droit de diriger la production et la distribution, sans pourtant oublier que, si l’on excepte les chefs, les techniciens et les scientifiques sont eux-mêmes des producteurs. Car, justement, le système des Conseils les met sur un pied d’égalité avec tous les autres producteurs et les arrache de la position privilégiée qu’ils occupent dans le capitalisme. Mais puisque les pas en arrière dans le domaine social sont toujours possibles, il est clair que même un système des Conseils peut se dégrader ; par exemple, à cause de l’intérêt insuffisant que portent les producteurs à leur propre autonomie et du passage consécutif des fonctions des Conseils à des représentants à l’intérieur du système des Conseils, qui se rendent indépendants des producteurs. Les auteurs pensent qu’on peut éviter ce danger du fait du « nouveau calcul de la production, comme base générale de la production ». Mais comme ce calcul de la production doit être avant tout dicté dans la pratique, l’effet que l’on en attend peut être perdu par une série de modifications. Dans l’exposé des auteurs, le système, une fois qu’il a été introduit, se présente comme suffisant. Ils se défendent d’une organisation qui s’exerce à travers la personnalisation des décisions, qui est de règle dans le capitalisme d’État, par le « fonctionnement objectif de la production », du contrôle de celle-ci en relation avec la reproduction.

Le nouveau système de production et de distribution garantit en soi la société communiste, bien que, en réalité, le « fonctionnement objectif de la production » soit toujours garanti par des personnes. Dans le capitalisme également, il y a un « fonctionnement objectif de la production », c’est-à-dire celui qui est dicté par les lois du marché, auxquelles toutes les personnes sont assujetties. Là, c’est le système qui domine l’homme. Cette vision fétichiste du système cache en vérité des rapports sociaux d’exploitation de l’homme sur l’homme. Derrière les catégories économiques, il y a des classes et des personnes, et chaque fois que le fétichisme du système est dépassé, la lutte ouverte entre les classes et les personnes réapparaît. Bien que le communisme soit aussi un système social, il n’est pas mis en œuvre au- dessus des hommes, mais par les hommes eux-mêmes. Il n’a pas une vie propre à laquelle les personnes doivent s’adapter d’une manière forcée ; le « fonctionnement objectif de la production » est déterminé par des personnes, mais par des personnes qui font partie du système des Conseils.

Ces quelques observations critiques seront suffisantes pour indiquer que, dans les Principes fondamentaux, ce n’est pas un programme achevé qui est présenté, mais qu’il s’agit d’une première tentative pour approcher le problème de la production et de la distribution communistes. Et, bien que les Principes fondamentaux s’occupent d’un état social du futur, ils sont en même temps un document historique qui fait la lumière sur un stade de la discussion du passé. Ses auteurs étaient liés aux questions de la socialisation d’il y a plus d’un demi- siècle, et certains de leurs arguments ont perdu entre-temps leur caractère actuel. La dispute d’alors, entre les théoriciens de l’économie naturelle et les représentants de l’économie de marché, dans laquelle les Principes fondamentaux interviennent, en montrant les positions erronées des deux parties, est maintenant dépassée.

Le socialisme n’est plus en général considéré comme une nouvelle société. mais comme une variante du capitalisme. Les partisans de l’économie de marché parlent d’une économie de marché planifiée, tandis que les défenseurs d’une économie planifiée se servent d’une économie basée sur le marché. L’organisation de la production fondée sur la valeur d’usage n’exclut pas la distribution inégale des biens de consommation à travers la manipulation des prix. Les "lois économiques" sont considérées comme indépendantes des types de société, et l’on discute tout au plus encore sur la question de savoir quel mélange de capitalisme et de socialisme sera le plus « économique ».

Le « principe économique », c’est-à-dire le principe de la rationalité économique qui, comme on a coutume de le dire, est à la base de tous les systèmes sociaux et qui se présente comme la réalisation du résultat maximum avec un coût minimum, n’est rien d’autre en réalité que le principe capitaliste habituel de la production en vue du profit qui tend toujours au maximum d’exploitation. Le « principe économique » de la classe ouvrière n’est, par conséquent, rien d’autre que l’abolition de l’exploitation. Ce « principe économique », duquel partent les Principes fondamentaux, est resté jusqu’à aujourd’hui lettre morte pour les travailleurs. A part l’exploitation évidente dans les pays prétendument « socialistes , les bavardages académiques dans les pays capitalistes à propos du socialisme se réfèrent seulement à des systèmes régis par le capitalisme d’État. La « propriété socialiste » des moyens de production est toujours considérée comme propriété de l’État. La distribution administrative des biens, avec ou sans marché, reste toujours la tâche des décisions centrales.

Comme dans le capitalisme, l’exploitation est garantie de deux façons : par la séparation persistante des producteurs d’avec les moyens de production et par la monopolisation du pouvoir politique. Et là où il a été concédé ou imposé aux travailleurs une espèce de droit à la cogestion, le mécanisme du marché ajoute l’auto-exploitation à l’exploitation de l’État. Pour autant que l’on puisse trouver dans les Principes fondamentaux nombre de points faibles, la situation étant ce qu’elle est, ils restent, aujourd’hui comme demain, le point de départ de toute discussion et de tout effort sérieux pour la réalisation de la société communiste.

Février 1970, Paul Mattick


Numérisé par Stive Modica, vérifié par Jacques Hadi à partir de l’anglais.


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Compiled by Vico, 1 February 2016