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Antonie Pannekoek Archives
 

Thème : La solution économique pour la période de transition du capitalisme vers le communisme


Les Fondements économiques de la société des Conseils (1948)

Titre original : De economische grondslagen van de radenmaatschappij ; Historische feiten en ontwikkeling van de zelfstandige arbeidersstrijd / [Henk Canne Meijer, Jan Appel, Ben Sijes]. – Amsterdam : Spartacusbond en Uitgeverij De Vlam, 1972. – 56 p.


Aperçu


Préface

Il y a environ un an, nous avons réalisé une nouvelle édition, la quatrième, d’une étude du Groupe International des Communistes, groupe hollandais d’avant-guerre. Cette étude est parue la première fois en 1931 : Les principes fondamentaux de la production et de la distribution communiste.

Tandis que ce G.I.C. publiait une seconde édition en 1935, il écrivait dans une préface : « A présent que l’idéal social des masses, que ce soit des ouvriers socialistes et communistes ou catholiques, chrétien ou neutres, tous considèrent l’État comme le grand protecteur général de leurs intérêts. L’implication pratique est que les masses sont orientées vers le capitalisme d’État, même s’ils n’en sont pas conscients. »

La préface prenait garde au fait que cette situation avait son origine dans la période passée ; que les conditions pour la lutte des masses étaient totalement différentes pour la période à venir ; que dorénavant l’auto-détermination des masses, née des besoins de la lutte, devenait le principe directeur du nouvel ordre de la vie sociale. Dans ces circonstances, les « Principes Fondamentaux » devenaient, en premier lieu, un écrit théorique contre les anciennes conceptions socialistes de l’État.

Comment ces nécessités de la lutte et, par conséquent, les nouvelles expériences s’y sont intégrées était le problème dont traitaient Jan Appel, Henk Canne Meijer et B.A. Sijes dans leur étude de 1946, en tant qu’anciens membres du G.I.C. (qui avait fusionné avec le Communistenbond Spartacus). Dorénavant, les partis et les parlements avaient perdu leur signification et leur intérêt. Que ce soit clairement ou en partie encore confusément, les ouvriers donnaient naissance à des vagues de grèves et d’occupations d’usines dans l’ensemble de l’Europe.

Novembre 1972
Spartacusbond et Uitgeverij De Vlam [éditions La Flamme]


Homme et Société

« […] il faut noter que l’homme en tant qu’espèce animale, homo sapiens, n’existe que depuis quelques dizaines de milliers d’années, que sa civilisation, dans ses premiers phénomènes sur de petites aires, ne date que de quelques milliers d'années, que l’épanouissement rapide des techniques industrielles et des sciences n’est vieux que d’un ou deux siècles, de sorte qu’il n’est qu’au début de sa trajectoire.
Morphologiquement, dans sa structure corporelle, dans la céphalisation, il n’a pas changé ; dans la puissance de la vie réelle il progresse de plus en plus vite vers une domination toujours plus parfaite de ses conditions de vie. Est-ce que cela va aboutir immédiatement ? Pas du tout, on n’en est qu’au commencement. Il y a toutes les raisons de penser que tout ce qu’il a expérimenté et fait jusqu’ici n’est qu’une introduction à sa propre histoire à venir. Il est loin d’avoir épuisé toutes les possibilités de son appareil mental de pensée, son cerveau ; la nécessité d’un plus haut degré de céphalisation n’est pas encore totalement apparue. La crise dans laquelle nous vivons, de quelque façon qu’elle évolue, semble être la marque d’une des dernières convulsions dans le procès de croissance commune de l’humanité vers une communauté mondiale auto-maîtrisée. Ce qui est reconnu comme une source de faiblesse, le manque de maîtrise de ses propres forces dans la coopération sociale, se situe sur le terrain social et ne peut pas être dépassé par la science et les techniques, mais doit être aboli par la force dans la société elle-même. Nous ne pouvons pas entreprendre un examen plus approfondi ici parce que cela nous mènerait trop loin du domaine de la science. »

1945. A. Pannekoek : « Anthropogenese, een studie over het ontstaan van den mensch », 1945
N.H. Uitgeversmaatschappij, Amsterdam


Quelques explications

Anthropogénèse : étude des origines de l’humanité
Morphologique : qui concerne la forme des êtres vivants
Céphalisation : structure du cerveau en fonction du poids du cerveau et du corps chez les animaux et les humains
Convulsion : tic, spasme important


Les fondements économiques de la société des conseils

Introduction

Le développement du capitalisme d’État en Russie et la réalisation croissante d’une économie dominée par l’État dans le reste du monde a rendu nécessaire un examen plus approfondi des fondements économiques d’une société communiste. Il est désormais clair que l’abolition de la propriété privée des moyens de production ne conduit pas nécessairement au communisme.

C’est très visible en Russie, dans laquelle une nouvelle classe de dirigeants s’est constituée, tandis que l’exploitation de la masse de millions de personnes reste le fondement de la société. Et ce n’est pas tout : la gestion collective des machines et des matières premières, la distribution du produit du travail parmi les différentes couches de la population n’est bien sûr possible que si les gens qui doivent mettre en branle les moyens de travail sont dirigés. Donc toutes les organisations sociales, la presse, la radio, le cinéma, doivent être synchronisées au service de la classe exploiteuse.

Dans le reste du monde, le capitalisme d’État ne domine pas, bien que l’exploitation d’État prenne de nombreuses formes dans différents pays. Mais la classe possédante dans tous les pays fait en sorte que l’État conduise et dirige l’ensemble de l’économie. Les résultats sont les mêmes pour la population ouvrière et pour la classe exploitée en Russie : une exploitation plus aiguë tandis que la liberté individuelle se réduit continuellement. Comme en Russie, les intérêts de la classe exploiteuse sont présentés comme les intérêts de millions de gens dans le monde.

Dans ce sens, le capitalisme d’État en Russie et l’économie dirigée par l’État dans le reste du monde conduisent à un asservissement qui est plus profond que ce que les peuples ont jamais connu sous le capitalisme libéral.

Il y a cependant une seconde raison qui rend nécessaire un examen plus profond des fondements économiques de la société communiste. Cela vient du fait que la lutte pour la défense des intérêts de la vie quotidienne se déroule presque complètement sous la forme de la « grève sauvage ». Il apparait que les syndicats et les partis ne peuvent plus se considérer comme des « représentants » des ouvriers, parce qu’habituellement ils résistent avec acharnement à cette forme de luttes ouvrières. Dans ces luttes, les grévistes élisent eux-mêmes un « comité d’action » au sein du personnel de l’entreprise et constituent un « conseil ouvrier ». Ainsi, l’organisation de la lutte rompt avec les formes syndicales et se transforme en une nouvelle structure.

Mais il existe un rapport étroit entre la structure d’un mouvement et le monde de pensée qui le porte. Si des changements importants de structure surviennent ils entrainent toujours des changements dans le but social. A ce point il est clair que, comme les luttes autonomes des ouvriers deviennent communes pour nous tous, un but social surgit aussi en vertu duquel nous devenons nous-mêmes responsables de la conduite et de la gestion de la vie sociale. Autrement dit : quand la « grève sauvage », qui est la lutte de classe autonome, est devenue notre méthode de lutte évidente, l’exploitation d’État comme but social est simultanément détruite.

Nous sommes alors confrontés à la question : sur quels fondements cette direction autonome doit-elle être construite ? Nous devons réfléchir à cette question. Le document qui suit est une preuve tangible que cette réflexion a déjà lieu.

Il est clair que nous ne pouvons garder la direction de la vie sociale entre nos propres mains que si nous savons comment l’ancrer dans les lois économiques du mouvement des biens. Si nous ne pouvons pas donner de nouvelles règles pour la production et la consommation, incluses dans le mouvement objectif des biens, la direction et la gestion tomberont dans les mains d’autres que nous. Dans ce cas, la marche vers le capitalisme d’État, la persistance du travail salarié, et donc l’exploitation, sont inévitables.

Il va sans dire que nous traitons les questions du point de vue d’un simple travailleur salarié. L’abolition du travail salarié est le point central. Nous savons cependant que les nouveaux systèmes de production ne sont pas « inventés » par des réformateurs zélés, mais qu'ils grandissent au sein de la vieille société, où ils ont leur source comme le fruit de la lutte des classes. Aussi, nous examinons d’abord quelques tendances de développement dans la lutte de classe qui montrent les germes de cette croissance. Dans la seconde partie de cet écrit sont exposés les fondements économiques de la gestion autonome par les grandes associations de producteurs libres et égaux.

Les raisons de nouvelles investigations

Dans notre écrit « Les principes de la production et de la distribution communistes » la survenue du communisme est considérée d’un point de vue différent de ce qu’il était jusqu’ici. Il y a principalement trois points qui nécessitent une recherche plus profonde des fondements d’une économie communiste. Ce sont :

1 – Le cours de la Révolution russe de 1917 dans laquelle une nouvelle classe dominante et exploiteuse s’est développée comme bureaucratie d’État au fil des ans.

2 – La croissance de tendances capitalistes d’État sous la forme de la nouvelle « économie dirigée ».

3 – Le lent éveil d’une nouvelle méthode de lutte parmi les ouvriers.

Pendant les 25 dernières années, nous avons vu encore et encore comment les grèves éclataient en Europe, non seulement contre la volonté des classes possédantes mais aussi contre la volonté des syndicats. Dans ces mouvements la direction de la lutte est revenue au personnel de l’entreprise lui-même, tandis que dans les mouvements de plus grande ampleur des conseils ouvriers ont émergé comme produits des forces de classe autonomes des ouvriers. Par là il est devenu évident qu’une contradiction profonde a vu le jour entre les directions des syndicats et le monde ouvrier. En 1920, déjà, Pannekoek caractérisait la nature actuelle du mouvement syndicaliste comme suit :

« De la même façon que le parlementarisme représente le pouvoir spirituel des dirigeants sur les masses ouvrières, le mouvement syndicaliste représente leur pouvoir matériel […]. Dans le capitalisme développé, et plus encore à l’ère de l’impérialisme, les syndicats sont devenus de plus en plus des appareils gigantesques dont le développement révèle la même tendance que les organismes de l’État bourgeois ont développée précédemment. Ils ont engendré une classe de fonctionnaires, une bureaucratie qui dispose de tous les moyens de pouvoir de l’organisation, de l’argent, de la presse, de la nomination des fonctionnaires inférieurs. Leur juridiction va souvent encore plus loin, au point d’être devenus les maîtres des masses plutôt que leurs serviteurs, s’étant totalement identifiés à cette organisation. Les syndicats coïncident aussi avec l’État bourgeois et sa bureaucratie en ce sens que leurs membres ne peuvent jamais faire valoir leur volonté contre celle des bureaucrates, malgré la démocratie qui est censée régner en leur sein. Toute résistance est brisée par l’appareil de statuts et de règles astucieusement fabriqué ; chaque mouvement est étouffé avant qu’il puisse s’étendre.
Au prix d’une endurance de plusieurs années, une opposition parvient parfois à un maigre résultat, se résumant essentiellement à un changement de personnes. Ainsi, dans les dernières années avant la guerre et ensuite, les membres des syndicats se sont souvent rebellés – en Angleterre, en Allemagne, aux USA – se mettant en grève de leur propre chef contre la volonté de leurs leaders et la décision du syndicat. Le fait que cela se produise comme une chose tout à fait ordinaire et que ce soit conçu comme tel révèle déjà que l’organisation n’appartient pas totalement à ses membres, mais leur est étrangère, que les membres ne contrôlent pas leur syndicat, bien qu’elle soit née d’eux, mais que ce syndicat est une puissance étrangère qui les contrôle ; encore une fois de la même manière que l’État.
Dès que la résistance se calme, la vieille autorité est rétablie : elle est capable de se maintenir, malgré la haine et l’amertume impuissante dans les masses, parce qu’elle repose sur l’indifférence et l’absence d’une claire compréhension, et parce qu’elle est soutenue par la conviction que le syndicat est une nécessité comme le seul moyen pour les ouvriers de rassembler leurs forces contre le capital […]. »

Il n’y a pas besoin de beaucoup de clairvoyance pour comprendre qu’un tel état de fait est intenable sur le long terme et que la classe ouvrière cherchera de nouvelles voies pour son activité, avec des hauts et des bas.

Méthode de lutte et « idéal futur »

A première vue, il pourrait paraître étrange que l’adoption d’une nouvelle méthode de lutte par les ouvriers nécessite une analyse plus profonde des principes de la production et de la distribution communistes. En y regardant de plus près ceci est très compréhensible par ce que la totalité des conceptions que nous pouvons résumer comme « idéal futur » ne prend pas naissance, en premier lieu, dans des livres ou dans la propagande radio, bien que l’influence de cette dernière ne doive pas être sous-estimée. Ces conceptions sont constituées par l’expérience quotidienne de la lutte pour l’existence. Aujourd’hui l’idéal politico-économique de la grande masse des ouvriers, qu’ils soient socio-démocrates, communistes, catholiques, chrétiens ou neutres, est que l’État devrait être le grand protecteur général de leurs intérêts. La conséquence pratique est que les masses soutiennent un développement de l’Etat, qu’ils en soient conscients ou pas.

Cette orientation capitaliste d’État est le résidu spirituel d’une vérité d’expérience d’une période passée. Nous ne devons pas oublier que la classe des ouvriers salariés est encore très jeune. Bien que le système de production basé sur le travail salarié ait commencé à la fin du dix-huitième siècle en Angleterre, dans l’ensemble de l’Europe il n’a eu de plus larges possibilités de développement que vers 1860.

Ce n’est qu’alors qu’une classe nombreuse de travailleurs salariés fut constituée en Europe. Cette nouvelle classe était l’objet d’une exploitation sans limites et elle a dû alors apprendre les premiers principes de la résistance par l’organisation. Les syndicats naissants leur ont enseigné cela, car ils étaient les dirigeants naturels à la fois des ouvriers organisés et des inorganisés, pour autant que ces derniers soient impliqués dans la lutte. Sous la pression de conditions épouvantables, bien sûr, le désir d’une société meilleure a aussi émergé ; une société socialiste pour laquelle les fondements de leur propre lutte était pris comme ligne directrice. De même que la direction et la gestion de la lutte était la tâche des dirigeants, l’autorité correspondante sur le métabolisme social leur revenait.

Dans cette période d’expansion du capitalisme sur toute la Terre, il ne peut, bien sûr, pas être question d’instaurer la production communiste. Par conséquent, la lutte pour les conditions de vie ne se centrait pas seulement sur la lutte pour les salaires et le temps de travail, mais en même temps sur les réformes sociales dans le cadre du capitalisme. Le parlementarisme devint une arme importante, mais dans lequel le même type de rapport que dans le syndicalisme s’est développé. Le travail devait être fait par les députés parlementaires tandis que les masses n’avaient qu’à se contenter de voter. L’amélioration des conditions sociales de vie apparaissait beaucoup plus comme l’œuvre des dirigeants que de celle des masses.

Tout le monde sait que cette période a abouti à une élévation du niveau de vie pour une grande majorité de la population ouvrière. Et on sait aussi que le fait que les syndicats et le parlementarisme étaient, et sont toujours, le moyen approprié pour obtenir une amélioration croissante du niveau de vie est devenu une vérité d’expérience dans la conscience. Une appréciation différente de l’État a vu le jour. Alors qu’auparavant l’État n’était vu que comme une institution oppressive pour la population ouvrière, la conviction s’est installée que, à long terme, il pourrait changer complètement de caractère et devenir une institution générale pour le bien-être. L’« idéal du futur » a pris la forme de la gestion de la vie sociale par l’Etat. La vision socialiste d’État de l’avenir est apparue comme le produit naturel de la méthode de lutte de cette période. Cela a déterminé le contenu spirituel de larges masses que nous voyons se manifester si clairement dans cette période.

Cette connexion entre les conditions de la lutte pour les moyens d’existence et l’« idéal d’avenir », auquel ces conditions ont donné vie, est si intime que cela permet d’expliquer même les différentes nuances de cet idéal. En ce sens, la vision la vision socialiste d’État de la société s’est particulièrement développée parmi les ouvriers d’usine à proprement parler ; en particulier dans la grande industrie. Là, les ouvriers sont dans la même entreprise pendant des années, parfois toute leur vie, travaillant dans un système de travail strictement organisé. Il y a très peu d’espace pour l’initiative personnelle, à la fois dans le travail et à l’occasion des grèves. Les patrons sont beaucoup plus puissants que les syndicats. Là, les conditions de travail doivent être définies à la table de négociation.

Mais tous les secteurs ne vivaient pas sous ces conditions, par exemple les dockers et les ouvriers du bâtiment ne le faisaient pas. Ici, les hommes sont embauchés pour un travail à court terme, ou bien ils changent souvent de boulot, comme conséquence d’une période de chômage à la suite d’un boulot de court terme. A cela s’ajoute que dans le passé, en particulier dans le bâtiment, on était confrontés à de nombreux petits entrepreneurs.

Dans ces entreprises les grèves se déclenchaient beaucoup plus facilement que dans d’autres professions, tandis que ces mouvements étaient principalement dirigés par les ouvriers eux-mêmes. Là, la domination du sentiment d’une forte dépendance vis-à-vis des dirigeants de l’organisation était absente et l’auto-activité et la responsabilité étaient beaucoup plus centrales. Cela explique que le syndicalisme révolutionnaire et l’anarchisme avaient leurs places fortes dans ces secteurs. De cette méthode de lutte, une vision de l’avenir a émergé qui était fortement opposée à l’État et aux « dirigeants ».

Elle a beaucoup plus pris la forme d’une société de groupes de travail coopérant de façon volontaire, qui devaient réguler le métabolisme social. Durant les trente dernières années, pourtant, l’anarchisme et le mouvement syndicaliste révolutionnaire ont considérablement perdu de leur importance, parce que dans les ports et dans l’industrie du bâtiment la classe possédante a renforcé son pouvoir. Des petites grèves finissaient systématiquement en défaite, ce qui a eu pour conséquence, aux Pays Bas, un changement de caractère du mouvement ouvrier révolutionnaire. A l’époque, il était organisé autour du N.A.S. (« Nationaal Arbeids Secretariaat »). Celui-ci s’est systématiquement appliqué à appliquer les mêmes méthodes que le mouvement syndical de la social-démocratie le N.V.V. (« Nederlands Verbond van Vakverenigingen »). Et voyez ! Le changement de la méthode de lutte a très rapidement entrainé un changement dans la vision de l’avenir d’une société socialiste. Le « socialisme libre », autrefois place forte du syndicalisme révolutionnaire, a été abandonné et remplacé par la vision socialiste d’État de la société. Le N.A.S. a rejoint temporairement l’Internationale Syndicale Rouge de Moscou !

De tout cela il découle clairement que l’émergence d’une nouvelle méthode de lutte, comme nous pouvons déjà l’observer dans la vie pratique, a un impact beaucoup plus profond que le seul changement de forme d’une lutte pour les conditions de vie.

Il est certain que le changement de méthode de lutte doit amener une vision différente de l’avenir pour un nouvel ordre social. Bref : on acquiert en même temps des conceptions différentes sur les fondements d’une société socialiste. Et là où, dans les nouvelles méthodes de lutte, la direction de la lutte reste entre les mains des employés de l’entreprise, une vision de la société émerge dans laquelle la direction de la vie sociale aussi est attribuée à ces organes : la gestion de l’industrie sous la direction immédiate des producteurs et des consommateurs, sans prendre le détour de l’État. Sur quelles bases les fondements économiques de cette société fonctionnent-ils ? Quelles sont les nouvelles relations juridiques pour la production et la consommation ? Avant d’examiner ces questions plus profondément, nous devons dire quelque chose à propos de l’histoire de cette nouvelle méthode de lutte et de ce qui s’y rapporte.

Les conseils ouvriers dans la Révolution russe

En mars 1917, le vieil Empire tsariste russe s’est effondré sous la pression de la guerre. Une armée de quinze millions d’hommes était au front et son approvisionnement a détérioré l’approvisionnement en nourriture de l’ensemble du pays, jusqu’à ce que celui de l’armée aussi s’effondre. A la fois l’armée et l’arrière se décomposaient, ce qui a finalement conduit à la chute du gouvernement dans la Petersbourg révolutionnaire – l’actuelle Leningrad.

Avec une absence relative de gouvernement qui advint alors, la Russie a donné une image de grande confusion, mais en même temps une grande liberté de mouvement pour le peuple. Pour la première fois dans l’histoire, de grands meetings publics se tenaient dans lesquels chacun pouvait dire ce qu’il voulait et, quand on manquait d’espace, les rues et les parcs publics en fournissaient en quantité.

La première révolution, en mars 1917, amena la liberté de réunion, d’organisation et de la presse mais n’apporta pas de solution aux questions de la vie quotidienne. Le nouveau gouvernement était indécis sur la question de savoir s’il devait engager des négociations de paix avec les dirigeants allemands car il se considérait engagé par les traités du Tzar qui écartaient une paix séparée.

La guerre continuait donc et par conséquent la famine de la population aussi. L’inflation monétaire prenait des dimensions de plus en plus importantes. Beaucoup d’entreprises manquaient de matières premières, alors que les thésauriseurs et les spéculateurs, en utilisant le désordre général, parvenaient à obtenir des profits inouïs aux dépens de la population ouvrière (on peut lire sur cette question « Pourquoi contrôler la production ? Les revenus des capitalistes et des salariés », Lénine, 8 juillet 1917, Œuvres complètes volume XX).

Dans cette situation, un mouvement a émergé parmi les ouvriers, surtout dans les grandes zones industrielles, qui ne voulaient pas simplement acquiescer aux décisions des patrons. Ils n’ont pourtant pas utilisé les syndicats qui venaient juste d’être fondés pratiquement. Au contraire, dans chaque entreprise, les ouvriers ont élu un comité d’usine ou un conseil ouvrier qui exprimait la volonté du personnel dans son ensemble. Ces conseils d’usine agissaient souvent contre le licenciement d’ouvriers ou contre la fermeture d’usines. En juin 1917, ils ont exigé le contrôle de la gestion d’une entreprise pour la première fois, afin de vérifier que les matières premières ne quittent pas l’entreprise sans raison valable. En octobre, une usine métallurgique voulait réduire l’activité à cause du manque de matériel, à propos de quoi le conseil d’usine exigea encore de voir le livre de comptabilité, car chaque commande de la direction de l’usine devait être signée aussi par les représentants du personnel. On peut dire que ce mouvement exigeait la co-direction pour l’embauche et le licenciement des ouvriers, pour la fixation des prix et pour les affaires courantes de l’entreprise. Parfois, le personnel exigeait la démission d’un directeur ou bien de cadres haïs. Il faut prendre en compte que cette co-direction n’était pas la tâche des responsables syndicaux, mais le produit des initiatives bouillonnantes, de l’auto-activité des masses. D’autre part, il faut noter que la lutte ne visait pas l’expropriation des possédants, l’abolition du capitalisme. Le contrôle de la production, exercé par le personnel de l’usine, signifiait seulement le contrôle des capitalistes (nous y reviendrons dans le chapitre sur le contrôle des entreprises).

Nous illustrons cela par des statistiques sur le nombre de directeurs et de cadres qui ont été licenciés sous la pression des ouvriers :

Mars59
Avril5
Mai
Juin4
Juillet5
Août17
Septembre21

Source : Fr. Pollock, Die planwirtschaftlichen Versuche in der Sowjet-Union, 1917-1927, p. 25, Leipzig, 1929.

Bien sûr, le ministre social-démocrate du travail ne pouvait pas laisser s’étendre ce mouvement par lequel ce n’était pas le ministre mais la population ouvrière elle-même qui tentait de déterminer le cours de sa vie. Aussi, il décida que les conseils d’usine n’étaient pas autorisés à interférer dans la gestion des entreprises.

Pour les social-démocrates de gauche, les bolcheviks, c’était exactement ce qu’ils attendaient. Ils intégrèrent le mouvement des masses pour le contrôle des entreprises dans leur propagande et organisèrent les conseils d’usine sur une base fédérée. Le point auquel ces conseils d’usine coïncidaient peu avec les syndicats est montré, par exemple, par le fait que dans la seconde révolution, la révolution d’Octobre, 70% des délégués d’usine dans la Petersbourg révolutionnaire étaient inorganisés. Par la suite, après que les bolcheviks soient arrivés au pouvoir, le champ d’application du contrôle des entreprises fut délimité par le décret du 14 novembre dans lequel les différentes mesures prises par les ouvriers, et considérées comme illégales sous le gouvernement Kerenski, furent enregistrées comme des droits légaux.

La lutte contre les conseils d’usine

Sur ce plan, il semblait que la classe ouvrière avait fait un grand pas en avant.

Parce que commettre des actes illégaux, comme l’intervention des ouvriers dans les affaires de l’entreprise devenait un droit légal, véritablement en fait une obligation, n’est-ce pas ? Mais en réalité c’était une victoire très douteuse. Le décret du 14 novembre était une délimitation de nouveaux droits, de ce qui était permis et de ce qui ne l’était pas. Pour les masses, cela signifiait que pratiquement, toute constitution d’une volonté sociale propre était terminée. Dorénavant il donnait le cadre dans lequel les masses étaient autorisées à agir. Pour les ouvriers des entreprises, la révolution était pratiquement terminée et maintenant la révolution pouvait réellement commencer pour ceux qui étaient au gouvernement et qui organisaient la production. Donc, la délimitation des droits du personnel des entreprises dans la Révolution russe signifiait en même temps le début du recul de la classe ouvrière dans son intervention dans l’industrie.

Le deuxième pas dans cette direction a consisté à enlever les compétences, maintenant enfermées dans la loi, du personnel de l’entreprise dans la pratique, et à les remettre aux agences gouvernementales. Les bolcheviks n’ont pas hésité et ont commencé immédiatement en « synchronisant » les conseils d’usine et les syndicats, qui étaient devenus des organes d’État. Dès janvier 1918 le parti de gouvernement avait organisé un congrès commun entre les syndicats et les conseils d’usine, afin de mettre en place une coopération entre leurs intérêts souvent opposés. Les conseils d’usine devaient être absorbés par les syndicats. Une structure différente des syndicats était donc nécessaire. Ils devaient être reconstruits en syndicats d’industrie, dans lesquels les organisations d’entreprises, avec leurs conseils d’usine, constitueraient les « cellules » de base. Parce que les conseils d’usine organisaient les ouvriers sur la base de l’entreprise et non pas, comme les syndicats à l’époque, sur la base de leur profession.

Les conseils d’usine opposèrent une résistance considérable à cette proposition, ce qui est bien compréhensible. Il était évident que tout mouvement autonome, le principe même des conseils d’usine, cesserait d’exister. La proposition fut néanmoins acceptée.

Au congrès suivant des syndicats (20 avril 1918) le troisième pas fut accompli. Les bolcheviks avaient la majorité et réussir à faire passer la résolution suivante :

« Les conflits entre les ouvriers et les directions d’entreprises doivent être portés immédiatement devant le comité central exécutif des syndicats pour une décision. Dans le cas où les ouvriers refusent de se soumettre aux décisions des autorités syndicales, ils doivent être immédiatement exclus du syndicat et supporter toutes les conséquences en découlant. »
(Repris du « Messager ouvrier », Organe du Commissariat du Peuple, n° 5/7.)

Ces « conséquences en découlant » n’étaient pas une petite affaire. Comme l’adhésion obligatoire au syndicat avait été introduite, cela signifiait aussi le renvoi de l’entreprise. Et comme on avait donné aux syndicats la tâche de la distribution des vivres, cela signifiait aussi le retrait de la carte d’alimentation. De la sorte, la « dictature du prolétariat » était devenue, dès avril 1918, la dictature de la direction syndicale, qui deviendra bientôt une bureaucratie.

Afin de mettre encore plus en lumière le pouvoir des syndicats, nous soulignons qu’ils avaient pris la direction de l’industrie au côté du Conseil Économique Suprême. Leur intérêt était de mettre l’ensemble de la population ouvrière sous l’emprise des syndicats. A cette fin il fut décidé, au congrès de janvier aussi, que seules les organisations qui étaient reconnues par le Conseil Central des Syndicats étaient légalement admises, tandis que l’adhésion obligatoire était introduite dans les faits, bien que pas comme obligation légale. La cellule du parti d’une entreprise appelait à une réunion dans une usine et elle y proposait de rejoindre collectivement le syndicat, ce qui était adopté à main levée. Si l’entreprise rejoignait le syndicat de cette façon, tout ouvrier dorénavant embauché devenait automatiquement membre du syndicat, leur cotisation étant prélevée sur leur salaire. L’énorme croissance des syndicats ne constituait donc pas un critère pour la conscience de classe des ouvriers. Au contraire, l’appartenance était devenue un « obligation formelle » (Tomski).

« Les ouvriers acceptaient le prélèvement de leurs cotisations comme un ordre venu d’en haut complètement indépendant de leur volonté. » (Tomski : « Principes d’une organisation syndicale », p. 69).

Tout cela avait créé ce qui peut être vu comme une situation très étrange pour une société socialiste. Alors que les ouvriers étaient autorisés, et même obligés, d’être membres de l’organisation syndicale gouvernementale, ils étaient en pratique privés de liberté d’organisation. Jusqu’en 1921, on pouvait toujours avancer que ces syndicats étaient aussi impliqués dans l’organisation et la direction de l’industrie. Mais les syndicats ayant été rejetés de la direction lors de l’introduction de la Nouvelle Politique Économique (N.E.P.) en mars 1921, même cet adoucissement devint nul et non avenu.

Dans ce sens, le cours de la Révolution russe nous fournit l’image d’un constant recul de la population ouvrière dans le contrôle sur sa propre vie. Nous reviendrons là-dessus quand nous traiterons des différents sujets séparément.

Les conseils ouvriers dans la révolution allemande

Alors que le front allemand cédait à l’automne 1918 et que les soldats désertaient par milliers, les officiers de marine allemands voulaient mener une bataille finale contre la marine anglaise. Les marins sentaient, à tort ou à raison, qu’ils y trouveraient une mort certaine, ce qui donna naissance à un refus massif du service sur un des navires de guerre. Une fois sur cette voie, ils ne pouvaient qu’aller de l’avant, sinon, le navire des mutins serait torpillé. Ils hissèrent le drapeau rouge, ce qui entraina l’insurrection sur d’autres navires.

L’acte libérateur avait été accompli. ###

###Les ouvriers se déclarèrent en solidarité avec les marins par centaines de milliers. Au niveau organisationnel, l’activité consista à la constitution de conseils d’ouvriers et de soldats. C’était le début de la victoire de la révolution dans l’ensemble de l’Allemagne. Ce qu’il y a de particulier à ce propos c’est que, bien que la censure allemande contrôlait toutes les informations en provenance de la Révolution russe de 1917, bien qu’aucun parti ou mouvement n’ait fait de propagande pour les conseils ouvriers ; oui ! bien que la structure russe des conseils soit inconnue de la classe ouvrière allemande, en quelques jours un réseau complet de conseils ouvriers a gagné toute l’Allemagne.

Pourtant, cette « croissance spontanée » des conseils ouvriers avait sa préhistoire. Pendant la guerre les germes avaient déjà apparu dans les actions de la population des usines. Comme c’est très connu, les syndicats avaient un système d’« homme de confiance » dans les usines : des ouvriers chargés de toutes sortes de petites fonctions et qui étaient un intermédiaire entre la direction et les membres. Les hommes de confiance transmettaient toutes sortes de griefs à l’attention de la direction qui avait la tâche de les régler. Pendant la guerre le rythme de travail a été poussé à l’extrême, alors que le coût de la vie nécessitait d’augmenter les salaires.

A travers les hommes de confiance, une pression était exercée de la part des entreprises sur les bureaux syndicaux pour défendre les intérêts des ouvriers.

Cependant, les syndicats s’étaient engagés dans un front uni avec le gouvernement impérial afin de gagner la guerre, aussi les hommes de confiance frappaient à la mauvaise porte. Comme il est vite apparu que les ouvriers « difficiles » étaient envoyés au front, il devint évident, et aux hommes de confiance d’abord, qu’il était préférable de ne pas engager de conflit.

Les hommes de confiance ne consultaient plus leurs bureaux syndicaux mais discutaient ensemble dans l’entreprise. En réalité, ils constituaient un noyau qui intégrait les revendications de tous les ouvriers de l’entreprise. Aussi nous avons vu en 1917, pendant la guerre, une série de grèves « sauvages » à travers l’Allemagne. Ils semblaient être des mouvements spontanés mais en réalité de nombreuses discussions et délibérations collectives les avaient précédés. Dans ces actions, cela n’avait aucune importance qu’un ouvrier soit organisé, ni s’il était catholique, socialiste ou autre chose. Là, les masses devaient lutter comme une classe unie, sous sa propre direction sur la base organisationnelle de l’entreprise. Toute autre façon de lutter était impossible dans les circonstances données.

Cela a immédiatement donné la base pour l’action de masse sous la forme des conseils ouvriers, dès que les ouvriers eurent obtenu une certaine liberté de mouvement. Cela est arrivé dès que le vieil appareil gouvernemental eut perdu son autorité et s’effondra. En fait, ce dernier n’a pas été renversé. Il n’a pas été conquis dans une lutte féroce, mais il a coulé par manque de force interne. Et les conseils ouvriers, nouvellement constitués, prirent le pouvoir dans de nombreuses zones telles que Berlin, Hambourg, la région de la Ruhr, la Saxe et l’Allemagne centrale.

Cependant, ces conseils ouvriers se sont retrouvés désespérément peu nombreux. Alors que la première révolution en Russie n’avait pas encore pris de décision sur la question de la guerre et de la paix, comme conséquence du fait que le mouvement recevait encore et encore des poussées pour son développement, le but du mouvement de larges masses de la population en Allemagne, la paix fut obtenu immédiatement. Désormais, il était essentiel de construire l’Allemagne sur de nouvelles bases, ce qui révéla rapidement que les larges masses subissaient encore le poids de ses illusions sur la démocratie bourgeoise.

Les sociaux-démocrates ont réellement salué les conseils ouvriers comme une forme de gouvernement provisoire, dont la composition devait être « démocratique ». Des délégués des sociaux-démocrates, des indépendants, du parti communiste, des syndicats et des coopératives devaient obtenir des sièges en fonction du poids des différentes parties. Par là, les conseils ouvriers cessaient d’être l’organe de l’unité du personnel de l’entreprise et devenait un regroupement de partis, regroupement dans lequel ces partis semaient la pagaille selon leur volonté. De toutes façons, ils ne pouvaient avoir qu’une tâche provisoire parce que, selon la conception social-démocrate, la fonction législative ne pouvait pas rester entre les mains des conseils ouvriers mais dans un parlement bourgeois. Les conseils d’usine obtiendraient pourtant un caractère permanent. Ils seraient la forme dans laquelle se réaliserait la cogestion économique. Leurs compétences seraient décrites dans le cadre de la constitution, et ils ne pourraient donc plus être les organes de lutte pour les ouvriers des entreprises. Leur rôle se situerait principalement sur le terrain de la législation sociale, quelque chose comme un service de police de l’État.

On ne peut pas dire que la classe ouvrière allemande se soit laissée prendre au piège. Une grande partie du prolétariat d’usine mena une lutte féroce pour la préservation et l’extension des conseils ouvriers et des organisations d’entreprise. Le fait qu’ils aient si peu réussi est largement dû au fait qu’ils avaient trop de lutte à mener pour leur propre existence. La classe possédante a fait tout son possible, en utilisant la social-démocratie, les syndicats et les gardes blancs de l’aristocratie prussienne, pour détruire le mouvement. Il a pourtant fallu cinq ans de luttes sanglantes, dans lesquelles 35 000 ouvriers perdirent la vie, avant que le mouvement soit définitivement brisé.

Les organisations d’entreprises allemandes

Dans cette lutte, trois courants sociaux s’affrontaient. La social-démocratie d’abord, qui voulait utiliser le parlement bourgeois comme un organe pour nationaliser graduellement les grandes industries. En second lieu ces communistes révolutionnaires qui luttaient pour une expropriation directe du capital en remettant le pouvoir politico-économique exclusivement entre les mains des conseils ouvriers. En troisième lieu le mouvement syndicaliste révolutionnaire (les syndicalistes) qui rejetait la conquête du pouvoir politique, mais voulait étendre se organisations jusqu’à un degré permettant de s’emparer des entreprises. Rudolph Rocker écrivait encore en 1921 dans son « Die Prinzipienerklärung des Syndikalismus », à la page 6,

Que les syndicalistes « ne voient pas les syndicats comme un produit transitoire de la société capitaliste, mais comme un germe de la future organisation socialiste. »

Cela a probablement été écrit sous l’impression faite par la large adhésion au mouvement syndicaliste en 1919, qui atteignit environ deux à trois cent mille membres selon plusieurs sources. A ce moment les masses commencèrent à s’organiser sur la base de l’entreprise, sous la forme d’organisations d’entreprise qui travaillaient de façon autonome et n’étaient même pas connectées entre elles. Apparemment, la classe ouvrière avait fait un grand pas en arrière au niveau organisationnel. Alors qu’auparavant la puissance des ouvriers était concentrée dans quelques grandes organisations, puis elle s’est éclatée en des centaines d’organisations d’entreprise indépendantes. Cependant, en réalité, c’était la seule façon pour la puissance des ouvriers de se développer et, en conséquence, les organisations d’entreprise devinrent l’horreur pour la bourgeoisie, pour les socio-démocrates et les syndicats.

Après plus d’un an, des efforts ont été faits pour unir toutes les organisations d’entreprise dispersées dans une union nationale, afin de former un front étroit contre les forces conservatrices. L’initiative venait de Hambourg et la première réunion nationale se tint à Hanovre en avril 1920.

Y étaient représentées Hambourg, Brême, Bremerhaven, Hanovre, Berlin, l’Allemagne Centrale, la Silésie et la région de la Ruhr. Bien que la police de la « République la plus démocratique du monde » ait dispersé cette réunion, ce ne fut que quelques jours plus tard. Parce que la « Allgemeine Arbeiter Union Deutschlands » (A.A.U.D.)i avait été fondée et que les directives tactiques provisoires avaient déjà été adoptées.

Ces tactiques se résumaient à combattre les conseils d’usine légaux et à rejeter toute forme de parlementarisme, tandis que la structure organisationnelle serait d’une forme totalement différente de celle des syndicats.

En août 1920, moins de quatre mois plus tard, l’A.A.U.D. tenait son second congrès. Il représentait 80 000 membres et à son quatrième congrès, en juin 1921, l’organisation atteignait une force de 200 000 membres. Cependant, on ne peut pas en déduire le niveau auquel cette nouvelle forme d’organisation avait pris racine parme les ouvriers. Parce que, entre-temps, une scission avait déjà eu lieu au sein de l’organisation, entrainant la perte d’environ 200 000 membres.

Il existait encore beaucoup d’organisations d’entreprise qui appartenaient au mouvement syndicaliste révolutionnaire ou à l’Internationale Syndicale Rouge de Moscou. Une estimation globale de l’ensemble des membres atteint à peine le demi-million.

Les organisations d’entreprises, pomme de discorde dans le Parti Communiste Allemand

Avant de traiter des questions qui ont conduit à plusieurs scissions au sein du mouvement pour les organisations d’entreprise, il est important de discerner quelles contradictions se sont manifestées au sein Kommunistische Partei Deutschlands (K.P.D.). Parce que le nom « organisations d’entreprise » n’est qu’un nom qui peut être prononcé sans lui donner beaucoup de sens. Mais en réalité il recouvrait un nouveau monde. Il recouvrait une révolution complète dans la conception de l’unité des ouvriers, de la tactique, du rapport entre les masses et les dirigeants, de la dictature du prolétariat, de la dictature du prolétariat, de la relation entre l’État et la société, du communisme comme système politique et économique. Sur toutes ces questions un vent de renouveau soufflait parmi les ouvriers. La question importante est posée : qui est en fait à l’origine de ce renouveau ? Qui le porte ? Qui y est le plus réceptif ?

Comme nous l’avons déjà indiqué, aucune organisation en Allemagne n’avait jamais fait aucune propagande pour les organisations d’entreprise et donc aucune n’avait parlé des questions que soulevait l’émergence de ce mouvement. Cela signifie que le vent de renouveau avait son point de départ dans le prolétariat des usines. Les nouvelles conceptions étaient nées des masses elles-mêmes. Bien sûr, cette révolution dans les conceptions n'a pas surgi toute faite comme une conception impeccable et achevée de société. Derrière le nouveau, une grande partie de l’ancien transparaissait, comme sera toujours le cas. Mais une chose est certaine : le courant de renouveau n’était pas le travail d’une « avant-garde consciente » mais le produit des « masses muettes » méprisées. Comme il est apparu par la suite, « l’avant-garde consciente », dans la mesure où elle était organisée dans le K.P.D., n’a pas été capable de participer au renouvellement. Elle était trop lourdement chargée des vieilles traditions.

Immédiatement après la fondation du K.P.D. le complexe de conceptions que nous résumons dans l’expression « organisation d’entreprise » est devenu la grande pomme de discorde au sein de l’organisation. Comme on le sait, pendant la guerre le « Spartacus League » a été constituée sous la direction de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. En décembre 1918 cette ligue fusionna avec les « Internationalistes » de Dresde et les « Radicaux de Gauche » de Hambourgii et constituèrent le K.P.D.

Le gouvernement provisoire avait appelé à de nouvelles élections pour l’assemblée nationale. Le jeune K.P.D. devait décider immédiatement s’il participerait ou pas à ces élections. L’avis des vieux, de la tradition, entra durement en conflit avec celui des jeunes. La grande majorité du K.P.D. était composée d’hommes de confiance révolutionnaires des entreprises qui se trouvaient en opposition avec l’organe central, avec Liebknecht et Luxemburg en son sein, dont les membres avaient toujours eu des fonctions dans le vieux mouvement ouvrier et qui étaient donc attachés aux anciennes conceptions. L’organe central était pour la participation aux élections mais les délégués la rejetèrent à une large majorité. Cela signifie que le K.P.D. était antiparlementaire dans sa composition à ce moment-là. Cet antiparlementarisme soutenait que le seul but de l’assemblée nationale était de fournir un cadre juridique à la bourgeoisie et à ses soutiens pour assurer calmement sa position au pouvoir, alors que partout des conseils ouvriers et des organisations d’entreprise étaient sur le point d’émerger. De l’avis de la majorité, la différence entre la démocratie bourgeoise et la démocratie prolétarienne devait être fortement mise en avant dès maintenant avec le mot d’ordre : Tout le pouvoir aux conseils ouvriers. Le pouvoir politique ne peut pas être conquis sur la base de la démocratie bourgeoise, mais seulement sur la base des conseils ouvriers fondés sur le personnel des entreprises. Cependant l’organe central du parti ne voyait pas dans cet antiparlementarisme un symptôme de renouveau, mais plutôt une rechute dans les conceptions primitives des ouvriers, datant des débuts du développement du capitalisme. Il engagea une lutte féroce contre ce « syndicalisme » (i.e. syndicalisme révolutionnaire) qui détruirait le K.P.D. En réalité l’antiparlementarisme du nouveau courant n’avait rien à voir avec le syndicalisme. En fait, il en était l’exact opposé dans ses caractéristiques principales. Tandis que, chez les syndicalistes et les anarchistes cet antiparlementarisme est fondé sur le rejet du pouvoir politique, de la dictature du prolétariat, dans le nouveau courant il est vu comme la nécessaire condition préalable pour que la classe ouvrière prenne le pouvoir politique. En ce sens, c’était donc un antiparlementarisme « marxiste ».

Il va sans dire que l’organe central du parti devait aussi nécessairement prendre une position différente sur la question des syndicats. Selon l’organe central du parti, la direction des syndicats se tenait aux côtés de la classe des possédants et il ne pouvait pas être question de « conquérir » les syndicats. Il considérait cependant possible que des syndicats soient occupés par des révolutionnaires, localement. Dans ce cas, le syndicat local devait être sorti du syndicat central et tous les syndicats révolutionnaires devraient s’unir nationalement dans un mouvement révolutionnaire. Comme nous le savons, cette tactique révolutionnaire a été appliquée plu tard. Ils s’unir dans l’Internationale Syndicale Rouge. Mais la grande majorité du K.P.D. rejeta cette tactique syndicale et mit toutes ses forces dans l’extension des organisations d’entreprise. L’organe central du K.P.D. était pourtant déterminé à faire passer ses conceptions, même s’il était tout à fait conscient que cela exigerait la scission du K.P.D.

La fondation du Kommunistische Arbeiter Partei Deutschlands (K.A.P.D.)

L’opération a été menée au célèbre « Congrès d’Heidelberg ». Vu du point de vue des chiffres politiques, l’exclusion (75%) de membres de l’organisation d’une « manière démocratique » doit être appelée du beau travail. Dans le cadre de notre discussion, il n’est pas nécessaire de décrire la procédure. Ceux qui sont intéressés peuvent lire « De Nieuwe Tijd », 1919, p. 778. Nous nous contenterons de cette citation « la manière d’agir du Centre est à l’opposé de qui est approprié dans un parti communiste et rappelle les pratiques les plus dégoutantes des dirigeants du temps de la vieille social-démocratie ». (Citation d’A. Pannekoek dans la discussion mentionnée au-dessus).

Les exclus se regroupèrent bientôt dans un nouveau parti, le Kommunistische Arbeiter Partei Deutschlands (K.A.P.D.).Il jouera un rôle important dans les mouvements de masse allemands, dans la critique de la corruption politique du K.P.D., dans la critique de la politique étrangère de la Russie et… dans la lutte interne au sein des organisations d’entreprise. Les anciens numéros du journal du parti, la Kommunistische Arbeiter Zeitung (K.A.Z.), appartiennent, du point de vue marxiste, à la meilleure littérature dans une époque de persécution par le mouvement ouvrier moscovite, même si le K.A.P.D. était lui-même soumis à toutes sortes de vieilles traditions.

Les deux courants au sein des Organisations d’entreprise

Le jeune mouvement des conseils en Allemagne a d’emblée établi clairement que ces importantes transformations avaient eu lieu dans le monde de pensée de beaucoup d’ouvriers. Mais ces transformations ne constituaient pas une unité dans beaucoup de domaines et des directions différentes ont donc immédiatement apparu dans le mouvement des conseils. Généralement, il était admis que la nouvelle organisation des ouvriers devrait être fondée sur l’entreprise et que sa structure devait empêcher l’émergence de « grands chefs » ou de « bandes de dirigeants ». Il était aussi admis que la nouvelle organisation devait être composée de millions de membres, englobant la grande majorité de la classe ouvrière. De plus, il était admis que cette organisation devrait exercer la dictature.

Le propagandiste le plus connu de ce mouvement des conseils, Herman Gorter, a écrit dans sa brochure : « Die Klassenkampforganisation des Proletariats » :

« Une organisation de millions, de beaucoup de millions de communistes conscients est nécessaire. Sans cela, nous ne serons pas victorieux […]. »

Mais dès la fondation de l’Allgemeine Arbeiter Union un point de désaccord surgit sur la question de savoir si l’union générale des ouvriers devait être la seule organisation des ouvriers combattifs ou si un parti politique (comme le K.A.P.D.) était nécessaire à côté d’elle. Cette question en débat conduisit à une rupture dès décembre 1920. La moitié des organisations d’entreprise quittèrent l’Union Générale et se regroupèrent dans une organisation nationale séparée. Ils se nommèrent « Allgemeine Arbeiter Union Einheitsorganisation » (A.A.U.E.). En 1922 cette organisation annonça le chiffre de 212 000 membres, tandis qu’elle se sentait assez forte pour prendre en main « six pour cent des entreprises ». Cette même année, l’A.A.U.E. avait les publications suivantes :

« Die Einheitsfront » (Le front uni), Berlin ;
« Der Weltkampf » (La lutte mondiale), Saxe et Zwickau ;
« Der Unionist » (L’Unioniste), Hamburg ;
« Die Revolution » (La Révolution), Saxe Orientale.

Le journal indépendant « Die Aktion », avec Pfemfert comme rédacteur en chef, menait aussi une propagande forcenée pour l’organisation unie.

Le développement de la lutte de classe avait donné naissance à deux courants principaux au sein du mouvement des conseils. Lequel était le bon ? Ou bien incarnaient-ils tous les deux partiellement la bonne manière pour lutter ? Ou avaient-ils tort tous les deux ? En d’autres termes : dans quelle mesure cette lutte au sein du mouvement des conseils enrichit-elle notre vision sur la lutte pour le communisme ? Pour examiner ces questions, nous devons regarder de plus près les deux courants.

K.A.P.D. et A.A.U.E.

La position de l’A.A.U.D. et du K.A.P.D. a été formulée le plus clairement dans la « Lettre ouverte au camarade Lénine » (1921) de Gorter. Gorter fait un exposé clair de l’anti-parlementarisme marxiste et montre comment la classe ouvrière en Europe occidentale et dans les Etats Unis d’Amérique, ne peut compter que sur ses propres forces et ne peut pas trouver d’alliés chez les paysans et la petite-bourgeoisie.

Après la « Lettre ouverte » Gorter publia les brochures « L’union générale ouvrière » et « L’organisation de la lutte de classe du prolétariat », qui traitent des conceptions de l'époque sur la relation entre les Unions et la classe ouvrière dans son ensemble ; la relation entre les organisations d'entreprise et le parti et celle entre le parti, les Unions et la dictature du prolétariat plus particulièrement.

Les origines des conceptions de l’A.A.U.D. et du K.A.P.D. montrent clairement les traces de leur émergence dans une révolution stagnante. Oui ! quelques trente-cinq ans plus tard, on peut dire dans une révolution en reflux. Si la révolution était allée de l’avant immédiatement, si le personnel des entreprises avait commencé à exproprier celles-ci et avait pris le pouvoir politico-économique entre leurs mains à travers l’extension des conseils ouvriers, toutes ces questions auraient pris un tour différent. Mais ce n’est pas arrivé. Bien que des centaines de milliers d’ouvriers aient lutté contre le capital allemand et ses complices, ils ne pouvaient pas remplir la tâche des vingt millions de prolétaires d’Allemagne. Les grandes masses ont regardé passivement comment la minorité combattive se faisait massacrer par les bandes blanches. Il était donc clair, déjà à ce moment, que la révolution serait un long processus. Gorter écrivait sans sa « Lettre ouverte » :

« Comme la révolution en Europe de l’ouest sera très difficile, et donc probablement de très longue durée, il y aura une longue période de transition dans laquelle les syndicats ne seront plus valables et dans laquelle il n’y aura pas encore de soviets. Cette période de transition sera occupée par la lutte contre les syndicats, leur reformation, leur remplacement par de meilleures organisations. Ne craignez rien, nous aurons largement le temps ! Encore une fois ce sera ainsi, non pas parce que nous, de l’aile gauche le voulons ainsi, mais parce que la révolution doit avoir, a besoin de ces nouvelles organisations. La révolution ne peut pas triompher sans elles. »

Pour cette raison, l’organisation composée « de beaucoup, beaucoup de millions », l’Union Générale des Ouvriers, doit être construite dans le combat. Et dès que celle-ci comprendra la grande majorité du prolétariat, elle sera l’organe de la dictature du prolétariat. Une dictature soutenue par la majorité de la classe ouvrière et donc une réelle dictature de classe.

Pourtant, selon la vision de l’A.A.U.D. et du K.A.P.D. cette organisation de masse ne suffirait pas à assurer la victoire parce que les grandes masses ne disposent pas de la connaissance suffisante pour être leurs propres dirigeants. Parce que :

« De grandes parties du prolétariat manquent de connaissances suffisantes. Elles n’en savent pas assez en économie et en politique, sur les événements politiques et économiques aux plans national et international, sur les liens et de l’impact de ces événements sur la révolution. Elles agissent quand elles ne le devraient pas et n’agissent pas quand il le faudrait. Elle se tromperont souvent. »
(L’organisation de la lutte de classe du prolétariat, p. 13 de l’édition allemande).

C’est pourquoi on estimait nécessaire que les meilleurs esprits de la classe ouvrière se regroupent en un parti, afin de mener la propagande et d’apporter une clarification au sein de l’A.A.U.D. en particulier. Ce parti ne devrait pas, cependant, se tenir en dehors et au-dessus des masses. Gorter dit à ce propos :

« Au mieux on pourrait dire ; c’est le cerveau du prolétariat, ses yeux, son pilote. Mais cela ne serait pas tout à fait juste non plus. Parce que ça fait du parti une « partie » d’un tout. Et il n’est pas ça et ne veut pas être ça. En Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, il veut féconder l’ensemble du prolétariat comme un levain, s’approprier l’ensemble et ainsi être lui-même l’ensemble. Là, il veut devenir une Union en unissant lui-même, les organisations d’entreprise et le prolétariat. »
(idem p. 15.)

C’était les deux organes qui devaient obtenir la victoire ensemble et qui devaient exercer la dictature ensemble.

« C’est vrai : les organisations d’entreprise, l’A.A.U. ne peuvent pas obtenir la victoire seules. Le parti non plus. Mais les deux le peuvent ensemble […]. L’Union Générale des Ouvriers et le parti, c’est le prolétariat. Le parti aura-t-il le plus «grand pouvoir ? Ou bien, peut-être que l’Union Générale des Ouvriers deviendra tellement solide qu’elle aura la prépondérance ? Nous ne le savons pas. Cela dépend du cours de la révolution. »
(idem p. 28.)

L’A.A.U.E.

L’autre grand courant dans le mouvement des conseils, dont Otto Rühle était le porte-parole le plus connu, était opposé à tous les partis politiques, et donc au K.A.P.D. aussi, de la façon la plus déterminée. Il visait la dictature du prolétariat au moyen des organisations d’entreprise aussi, mais résistait avec acharnement contre toute tutelle politique. Parce que, si les masses sont trop stupides pour définir leur propre politique, elles deviennent un instrument entre les mains d’une nouvelle « clique ».

Apparemment cette A.A.U.E. avait de sérieux arguments dans la lutte contre le courant pro-parti. Mais la pratique a montré l’« organisation unie » était une solution douteuse. Parce qu’au sein de l’A.A.U.E. il y existait, bien sûr, des conceptions différentes à propos de toutes sortes de questions politiques et économiques. Et il est évident que celles-ci étaient débattues au sein de l’A.A.U.E. pour des postes à la direction. Autrement dit : la lutte de parti était transférée dans l’A.A.U.E., avec pour effet que, après 1923, elle s’est rapidement divisée en un grand nombre de scissions, un grand nombre de partis.

Le mauvais calcul

Si nous essayons de découvrir, après tant d’années de féroces luttes de classe en Allemagne, si l’A.A.U.D. ou l’A.A.U.E. a eu une appréciation correcte des développements, nous arrivons actuellement à la conclusion que ça a été un énorme mauvais calcul. On pensait que la soudaine croissance des organisations d’entreprise vers 1920 se poursuivrait plus ou moins en ligne droite vers des luttes à venir. Parce que les syndicats avaient ouvertement pris le parti du capital, on pensait que les organisations d’entreprise se développeraient en mouvement de masse de « beaucoup, beaucoup de millions », en contre-point organisationnel des syndicats. En partant de la juste reconnaissance que la classe ouvrière ne peut lutter et vaincre qu’en tant que classe organisée, on pensait que les ouvriers construiraient graduellement une nouvelle organisation, durable, toujours croissante, au cours de la lutte. La croissance de l’A.A.U.D. ou de l’A.A.U.E. serait le critère qui mesurerait le développement de la combativité et de la conscience de classe.

Cependant : bien que l'Allemagne soit alors déchirée par une période de lutte des classes féroce, qui aboutiraient en fin de compte dans le fascisme, l'A.A.U.D., l'A.A.U.E. et le K.A.P.D. ont vu leurs effectifs diminuer encore plus dans ces circonstances. Il ne restait pas plus que quelques noyaux, ici et là, des grandes organisations d’entreprise du passé, en tout quelques milliers de membres sur un total de vingt millions de prolétaires. Dans ces circonstances à la fois l’A.A.U.D. et l’A.A.U.E. avaient pris les caractéristiques d’un parti, parce que seuls les révolutionnaires étaient restés fidèles à leurs positions. Il n’y avait plus d’organisations d’entreprise « générales ».

En décembre 1931, la conséquence de cela était tirée et l’A.A.U.D. se sépara du K.A.P.D. et fusionna avec l’A.A.U.E. Après onze ans de divorce, elles se retrouvaient. On réalisait que la vieille illusion, selon laquelle l’Union « Générale » des Ouvriers deviendrait le lieu de rassemblement des ouvriers combatifs, devait être abandonnée. Cela était exprimé dans le nouveau nom de l’organisation maintenant réunie, qui s’appellerait dorénavant : « Kommunistische Arbeiter Union » (K.A.U.).

La classe organisée

Le nouveau nom exprimait le fait qu’on était conscient du changement graduel qui s’était opéré dans les principes du mouvement pour les organisations d’entreprise. Ce changement était lié, en particulier, à ce qu’on concevait comme « classe organisée ». L’A.A.U. pensait qu’elle organiserait la classe ouvrière et que des millions d’ouvriers deviendraient membres de cette organisation. Mais au cours des années, l’A.A.U. avait sans cesse fait la propagande selon laquelle les ouvriers devaient organiser leur propre lutte dans des mouvements de grève par eux-mêmes, en reliant tous les comités d’action les uns avec les autres. Ainsi, ils agissaient comme classe organisée, n’appartenant pas à l’A.A.U. En d’autres termes, lutter comme classe organisée n’était plus considéré comme dépendant d’une organisation permanente, construite à l’avance.

Ce changement dans la conception de la classe organisée affectait de nombreux domaines. En premier lieu : la signification de la « dictature du prolétariat ».

Parce que « la classe organisée » ne coïncidait plus avec l’appartenance à une A.A.U., cette dernière ne pouvait plus être l’organe de la dictature de classe. Et toute la question de la période de naissance du mouvement des conseils, savoir lequel de l’A.A.U. ou du K.A.P.D. aurait le plus de pouvoir, devenait alors obsolète. Dans la nouvelle conception aucun des deux n’exercerait la dictature, elle reviendrait aux masses en lutte qui exerceraient toutes les fonctions de combat sans être membre d’une A.A.U. Le rôle de l’A.A.U., et plus tard de la K.A.U., était réduit à mener une claire propagande communiste au sein des masses en lutte ; à étendre la lutte en montrant une voie résolue. En cela la K.A.U. pouvait coopérer pratiquement dans la lutte par son expérience révolutionnaire depuis des années.

La société communiste

La signification du changement de conception de ce qu’est l’organisation révolutionnaire allait cependant encore plus loin. Elle entrainait une révision complète des conceptions courantes de la société communiste. Au début du mouvement pour les organisations d’entreprise en Allemagne, on pouvait encore avoir la conviction que l’A.A.U. deviendrait l’organisation de masse du prolétariat. L’A.A.U. n’était pas vue seulement comme l’organe de la dictature mais aussi comme l’organe synthétisant aussi la vie économique. Cela est évident dans la déclaration de l’A.A.U.E., en 1923, selon laquelle elle était déjà capable de « prendre en main » six pour cent des entreprises. Si l’organisation devenait assez grande, l’ensemble de la vie économique tomberait sous son contrôle. A nouveau, nous voyons clairement les relations entre la méthode de lutte et la vision du futur ordre social.

Mais comment les conseils d’entreprise révolutionnaires exerceraient-ils leur gestion ? L’ensemble de l’industrie est énormément spécialisée et toutes les entreprises dépendent les unes des autres. Comment serait-il possible de connecter toutes ces entreprises d'une façon organique, si l'autorité sur les moyens de production ne reposait pas sur des nœuds centraux ?

Ici se développa un conflit avec les ouvriers révolutionnaires sur leurs propres conceptions. Du fait que les organisations d’entreprise revendiquaient une très large autonomie et une grande part de liberté dans leurs décisions, on en a déduit l’opinion qu’ils devraient avoir aussi une large part d’autonomie dans une industrie communiste. Aussi, à ce propos s’est développé le débat sur la question de savoir s’il fallait plus ou moins de « centralisme » ou de « fédéralisme ». Un important courant niait la possibilité d’un communisme « libre » de façon très décidée. Aussi, en 1923, le K.A.P.D. publia une brochure « L’avenir d’une nouvelle société » dans laquelle il était exposé que le communisme devrait être construit de façon centralisée : « plus c’est centralisé, mieux c’est ! »

A ce moment, le mouvement allemand des conseils ne pouvait pas développer des conceptions autonomes à propos de la gestion sociale de l'industrie. D’un côté, on avait les vieilles conceptions syndicalistes révolutionnaires selon lesquelles les syndicats « prennent en main » les entreprises, et de l’autre côté on était encore pris dans la conception bolchevik dans laquelle un appareil central régule le métabolisme social et répartit le « revenu social ». Parce qu’on n’avait pas avancé sur la question de la « classe organisée », on n’arrivait pas à poser le problème de façon claire et une discussion sur fédéralisme ou centralisme était condamnée à la stérilité. L’industrie communiste n’est pas une question organisationnelle et de plus ou moins de centralisme, il s’agit de la mise en place de différents principes pour le mouvement des biens dans la société, y compris la répartition du produit social. En d’autres termes, cela concerne le caractère des nouvelles relations juridiques, à la fois pour les diverses entreprises et à la fois pour le droit de chaque ouvrier à sa part du produit social.

Le capitalisme d’État russe et l’« économie dirigée » moderne nous ont beaucoup appris. Quelle différence cela fait-il pour nous que nous soyons exploités par les dirigeants de grands consortiums ou par les dirigeants de la production d’État ? Pour les millions de travailleurs salariés l’enjeu est d’abolir l’exploitation elle-même ; c’est de dépasser le rapport salarial lui-même. Le rapport salarial signifie que la part de l’ouvrier n’est pas déterminée par la productivité du travail mais qu’il reçoit la quantité de « salaire » que les dirigeants de l’économie souhaitent lui accorder, ou combien les ouvriers les forcent à leur accorder. Le rapport salarial implique donc, en même temps, que les ouvriers sont dominés par une puissance située au-dessus d’eux. La question cruciale de la transformation communiste est donc : quels changements économiques, quel changement dans les relations juridiques les ouvriers doivent-ils dans la révolution pour garder le pouvoir entre leurs propres mains ? Quelles sont les conditions économiques de l’abolition du travail salarié ?

Les « Principes fondamentaux »

La réflexion sur ces questions n’a pu être engagée qu’après que le mouvement des conseils s’est libéré des traditions à propos de « la classe organisée » et il est devenu clair que la population ouvrière trouve son unité combative en tant que classe sans rejoindre une organisation existante. Cela a été inauguré avec le livre « Principes fondamentaux de la production et de la distribution communistes ».

Il a d’abord été publié en allemand par l’A.A.U.D. En 1930. La première édition néerlandaise est parue en 1931, la seconde en 1935. ###

Les « Principes fondamentaux » ne visent pas à être une sorte de « plan » sur la manière la plus belle et la plus juste d’aménager la société, mais de lier, de façon organique, la lutte de classe quotidienne à la lutte pour la domination de la société, dans une vision nouvelle de la société. Ils constituent l’expression économique de ce qui sera réalisé politiquement dans le mouvement de masse. Ils tirent les conséquences de l’activité des ouvriers en tant qu’unité combative autonome. Une fois que les ouvriers ont pris le pouvoir à travers leurs conseils et ont appris à diriger leur propre mouvement dans une lutte permanente, ils ne peuvent confirmer leur pouvoir que s’ils gardent toutes les fonctions de la vie sociale dans leurs propres mains.

Une révolution totale dans le mouvement de l’industrie elle-même est nécessaire, et elle doit être menée non par des « gouvernements » mais par les ouvriers eux-mêmes. Ainsi, la direction de l’industrie ne fait pas un détour par l’État mais est assurée par leur propre direction et leur propre gestion.

Les « Principes fondamentaux » montrent les caractéristiques des nouveaux rapports juridiques dans la vie économique et remettent en avant l’unité de la nouvelle méthode de lutte et l’image d’une nouvelle société à venir En tant que tels ils sont le fruit des mouvements de masses de 1917.


Le mouvement de masse

« Économie administrée » et lutte de classe

Quelles perspectives offre le développement social à venir pour une nouvelle avancée de la lutte autonome des ouvriers ? Est-il vraiment sûr que nous soyons ici face à un réel nouveau développement ?

Sur cette question, le doute n’est plus possible. En effet, si la classe ouvrière peut réaliser une amélioration de sa position misérable par la voie du mouvement syndical et par le parlement, comme auparavant, elle échappera à la route plus difficile de la lutte autonome. Mais y-a-t-il une chance quelconque que cela arrive ? On peut dire avec certitude que cette possibilité existe moins que jamais. Parce que, sur les ruines du vieux capitalisme libéral, la classe possédante est en train de construire un capitalisme organisé par l’État.

La classe possédante, tous les partis parlementaires et le mouvement syndical crient sur les toits que la démocratie et la liberté doivent être les fondements du nouveau monde. Mais ils ne cachent pas qu’un pouvoir d’Etat fort doit être tout d’abord affirmé. Et ce fort pouvoir d’État ne reposera pas seulement sur la force militaire, plus puissante qu’elle n’a jamais été auparavant en temps de paix, il ne résidera pas que sous la forme de fortes armées policières, mais plutôt sous des formes pacifiques.

Il sera surtout fondé sur l’ingérence de l’État dans l’économie et dans l’ensemble de la vie sociale. Ces moyens pacifiques comprennent aussi : la maîtrise de « l’opinion publique » par la presse et la radio, et par le contrôle de toute la vie organisationnelle de la société. A cette fin, une censure directe est superflue parce que toutes les organisations se « synchronisent » dans l’établissement d’une paix de classe, de la coopération entre le capital et le travail.

Cette construction d’un nouveau pouvoir du capital n’en est qu’à ses débuts, son étreinte sur les industries en général et sur la population ouvrière n’est pas encore fermement établie. Mais le cadre a été posé. Toute une série de bureaux officiels pour la régulation de la production, la distribution des matières premières, le contrôle des prix, la régulation de l’importation et de l’exportation, celle des salaires et des conditions de travail, doit « ordonner » la société et faire qu’elle marche selon la planification. La direction de ces corps est dans les mains des « professionnels », les dirigeants des grandes sociétés par actions ou leurs hommes de paille, tandis que, dans les sociétés nationalisées, les vieux dirigeants, qui ont prouvé en pratique la compréhension de leur travail d’exploiteurs, restent en fonction.

Le résultat de tout cela est que le contrôle de la santé publique, de la répartition de la pauvreté sociale, se concentrent dans les mains de quelques-uns. Là se tient le pouvoir presque inattaquable de la machine d’exploitation. Du fait que les gouvernements peuvent alterner, les ministres peuvent être changés et de nouveaux membres peuvent arriver dans les parlements.

Mais cela n’affecte pas, en dernière instance, la domination du pouvoir exploiteur lui-même. Et parce que la préservation des grands capitaux est « d’intérêt national », en particulier la synchronisation de toutes les forces sociales est la forme sous laquelle les grands capitalistes mettent la société sous leur coupe. Les petits propriétaires sont alors rudement pressurés et doivent mourir pour que les grands puissent vivre. C’est en même temps la règle des grands possédants sur les petits.

Cette domination sur les moyens de production n’est possible que si le facteur le plus important de la production, la population ouvrière, est dominée. Ce n’est possible que si des millions d’ouvriers et de paysans sont l’instrument volontaire des leaders sociaux. Au nom de la « mise en ordre », il est nécessaire qu’ils puissent prescrire aux masses ce que, et combien, elles peuvent consommer : c’est-à-dire quel niveau de salaire est autorisé. Changer les salaires dépasse le « plan ». Donc, il y a le gel des salaires. Ainsi, les ouvriers ne peuvent pas aller vers une autre entreprise pour avoir de meilleures conditions de travail. Donc, il y a les ###contrats de travail###. Comme dans les temps anciens, alors que les fermiers appartenaient à la terre et qu’un domaine ne pouvait être vendu qu’avec les fermiers et les troupeaux vivant dessus, les ouvriers appartiennent à l’inventaire de l’entreprise. En bref : l’ordonnancement de la société par la classe possédante et son État signifie un affaiblissement de la liberté individuelle du peuple en faveur des grands capitalistes.

Dans cette société semi-totalitaire, il ne peut être question de lutte pour les conditions de vie au moyen des syndicats. Ils sont devenus en pratique eux-mêmes des organes d’État et deviennent les contrôleurs de l’exécution des décisions d’État. Comme tels, ils sont sans aucun doute dès à présent des organes qui brisent les grèves chaque fois qu’elles surgissent au sein même de la population ouvrière. Du fait de cette nouvelle situation, les ouvriers se sont retrouvés dans la plus grande confusion. D’un côté, ils soutiennent la direction de l’industrie et la synchronisation de toutes les organisations pour le « bien-être général » ; ils renforcent les chaînes de leur propre classe. Mais de l’autre, ils nient ce nouvel ordre par l’éclatement de mouvements autonomes.

Cette duplicité les rend impuissants. Les ouvriers n’ont plus de but social et de moyens de lutte qui leur appartient. La forme déterminée de l’unité de classe, déjà réalisée dans le vieux capitalisme, s’est effondrée. Cela signifie qu’ils n’existent plus en tant que classe. Bien sûr, ils constituent une classe pour le capital mais, pour ce qui est d’eux-mêmes, ils ne sont plus et pas encore une classe avec des buts et des moyens propres. La vieille classe a perdu sa force. La nouvelle n’est pas encore présente, ou n’en est qu’à ses débuts. La vieille classe ouvrière est en décomposition ; une nouvelle commence à émerger.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a plus de luttes, mais les vieux moyens sont encore usuellement employés. Les tactiques du parlementarisme et du syndicalisme sont loin d’être dépassées. Mais en pratique il deviendra encore plus évident que ces accommodements n’amènent aucun résultat, et qu’ils dépériront donc finalement. Dans les temps à venir, les mouvements seront souvent des rejetons des vieux, insuffisants. Mais en même temps ils contiendront beaucoup d’éléments de l’évolution nouvelle en tant que classe.

Le mouvement autonome des masses

Le contenu de la lutte tient dans la constitution du pouvoir des ouvriers. Combien de fois les ouvriers se sont-ils levés contre la direction de leurs syndicats quand ils voulaient se mettre en grève ! Parfois les organisations syndicales pliaient au risque pour éviter de voir leurs membres s’en aller. Mais lorsqu’il ne s’agissait pas d’une lutte sérieuse pour la direction, elles liquidaient le mouvement dès que possible. Souvent, ils elles refusaient de s’engager dans de telles « aventures ». En ce sens, la grève autonome est déjà devenue un moyen, généralement reconnu, de lutte des ouvriers. On doit noter qu’un moyen de lutte est apparu dans ces mouvements autonomes et qui n’avait jamais été propagé par personne dans les luttes économiques « pacifiques » : l’occupation d’entreprise ou « grève polonaise ». Il y avait eu auparavant des occupations d’entreprise, mais dans des pays où une révolution était en cours route. Elles étaient plus ou moins vues comme un enjeu de la révolution sociale. Comme moyen économique, elle ne fut mise en œuvre qu’en 1931 par les ouvriers polonais, probablement comme moyen de défense contre les chômeurs, qui pouvaient agir en jaunes. Après la Pologne, l’occupation d’entreprise fut appliquée par les mineurs de Pécs en Hongrie, par les ouvriers de l’industrie du rail en Roumanie et les ouvriers métallurgistes de Madrid. En mai 1935, on voit les grandes occupations d’entreprise des mineurs belges et en 1936 de ceux en France, dans lesquelles des centaines de milliers d’ouvriers furent impliqués. Durant l’hiver 1936-1937, les entreprises aux États-Unis furent occupées par des millions d’ouvriers. Enfin, nous voulons attirer l’attention sur les occupations d’entreprises partielles, effectuées par les ouvriers des Postes français en août 1946.

Les mouvements qui se passent se déroulent sous une direction autonome, qu’elles coïncident avec des occupations d’usine ou pas, sont d’une grande importance. Parce qu’alors, les vieilles lignes de divisions qui sont constituées par les différences de « conviction » s’effacent devant la tâche commune. Les partis, les syndicats, les églises nous fragmentent en tant que classe. Mais nous ne pouvons lutter qu’ensemble, et donc dans le mouvement autonome la solidarité de classe prévaut sur la discipline de parti ou de syndicat. Laissons tous les partis et les autres organisations syndicats faire leur propagande, comme ils l’estiment nécessaire et utile ; en tant qu’ouvriers, nous écouterons avec prudence ce que chacun a à dire. Mais la direction de la lutte, la force qui prend les décisions, doit être pour nous en tant une qu’employés d’entreprise rassemblés. Ce n’est donc pas avec les « millions de communistes conscients », comme Gorter avait aussi l’habitude de le dire.

Ce qui se passe dans les mouvements autonomes, et est appelé de façon dérisoire des « grèves sauvages », est la plus haute réalisation de ce que la classe ouvrière a jamais atteint dans l’histoire des masses opprimées. Jusqu’alors, la classe ouvrière a toujours été trop faible dans son autonomie pour prendre son futur dans ses propres mains. Mais il semble maintenant que les masses exigent leur place en tant que force autonome dans l’arène sociale. La population qui se met en grève de façon autonome montre sa propre orientation de vie, est maître de ses propres forces. C’est la démocratie réelle, la démocratie des ouvriers. Comparé à cela, combien ridicule apparaissent les formes de la démocratie parlementaire bourgeoise, dans laquelle les gens n’ont rien d’autre à faire que d’obéir.

La signification du mouvement de masse

La classe possédante est menacée de façon immédiate dans son existence par le mouvement autonome de classe. Pas encore par son pouvoir et sa taille, à l’heure actuelle parce que les masses restent encore trop liées aux anciennes formes de lutte. Elles ne se libéreront que graduellement de la politique des partis et des syndicats. La classe possédante peut ainsi aisément opprimer encore de tels mouvements ou les faire mourir grâce aux partis et aux syndicats. Pour la bourgeoisie et pour les syndicats, le danger ne réside pas dans une menace immédiate pour leur pouvoir. Non, le danger des mouvements autonomes réside dans le fait qu’ils sont difficilement possibles sans briser les limites de la légalité. En Belgique, une interdiction de grèves a été annoncée, mais la grève a cependant eu lieu. On peut interdire les meetings, mais quand un mouvement a atteint une grande importance, des meetings se tiennent de toute façon. Les journaux peuvent être interdits, mais ils sortent toujours. Dans ces situations, ce n’est pas la classe possédante qui décide de ce qui va se passer, mais la population en lutte. C’est pourquoi il s’agit de la démocratie ouvrière. Il y a cependant encore une autre raison à la haine de la classe possédante envers les mouvements autonomes. C’est parce qu’un mouvement d’ampleur est presqu’impossible sans attaquer les relations de propriété, ou sans que les ouvriers s’approprient le droit à disposer des moyens de production. L’occupation d’entreprise en est un exemple. Et le danger réside particulièrement dans le fait que cela ne découle pas d’une conviction communiste consciente mais, de façon plus essentielle, constitue des mesures de nécessité.

Quelques exemples :

En juin 1934 à Amsterdam, les indemnités-chômage ont été supprimées. Cela donna lieu à une forme particulière de grève, par le refus d’aller au bureau de chômage. Alors qu’au début il n’y avait pas de désordres, le gouvernement annonçait une loi martiale partielle, selon laquelle personne ne pouvait rester dans les rues. Des véhicules armés et des voitures de police sillonnaient les rues, prêts à tirer. Contre cela, les chômeurs répliquèrent en montant des barricades, tandis que les grévistes remontaient les ponts au-dessus des canaux de manière à laisser les forces armées hors du centre-ville autant que possible, et pour s’assurer du droit à disposer des rues pour eux-mêmes. Aux coins des rues, de l’huile de lubrification fut répandue pour faire glisser les voitures de police.

Ici, les ouvriers étaient en action, mais cela ne fut possible qu’en brisant les limites de la propriété privée. Le lubrifiant, les pelles et les fils barbelés étaient « confisqués » aux commerces voisins.

Un autre exemple est le conflit du port de Rotterdam en juin 1945. Il eut lieu au sujet d’une nouvelle régulation du temps de travail et d’autres conditions de travail. Le gouvernement et les entrepreneurs refusaient de négocier avec les ouvriers eux-mêmes, car ils considéraient le mouvement syndical officiel comme l’organisme approprié. A ce moment, seule une centaine de dockers étaient organisés dans ce mouvement. Bien sûr, les ouvriers pouvaient se mettre en grève, mais ils ne le firent pas. Ils introduisirent les nouvelles réglementations de travail eux-mêmes. Ils établirent une nouvelle règle quotidienne, introduisirent la semaine de quarante heures de travail, et assignèrent douze hommes dans chaque équipe de travail au lieu de dix. De plus, ils assignèrent un contrôleur sur tous les bateaux, afin de vérifier que les régulations introduites par les ouvriers étaient respectées par chacun.

En pratique, cela voulait dire que les dockers avaient pris les pouvoirs législatifs, exécutif et de contrôle, pour tout ce qui concernait le port, dans leurs propres mains. Il n’est pas surprenant que les journaux parlent de façon alarmiste d’une « révolution » dans le port de Rotterdam. La radio, le gouvernement, la presse, les entrepreneurs et les syndicats entamèrent une campagne de diffamation contre les dockers, pour les isoler du reste de la population. Une extension de ce mouvement à d’autres entreprises, en soutien des dockers, n’eut pas lieu, en partie comme conséquence de cette campagne. Quelques jours après, les entrepreneurs fermèrent le port et plus personne ne pouvait aller travailler. De cette façon, le conflit prit fin par une défaite des ouvriers, parce qu’ils devaient retourner au travail sous les anciennes conditions.

On voit ici qu’il est essentiel qu’une simple lutte sur les conditions de travail soit dirigée contre l’État et qu’à partir de cela une lutte sur le droit à disposer des moyens de production se développe. Une lutte qui simplement et avec un but limité, se développait avec des moyens qui auparavant n’auraient été appliqués que dans une révolution.

Enfin, un exemple parmi beaucoup d’autres. La grève postale en France à la fin de juillet 1946.

Les syndicats des ouvriers postaux avaient décidé d’une grève de huit heures pour contenir le mécontentement de ses membres dans le cadre des limites organisées. Cependant, les ouvriers postaux considérèrent qu’une grève avec une durée fixée par avance était inefficace et, contre la volonté du bureau syndical, organisèrent une grève illimitée. Ils prirent l’appareil téléphonique et télégraphique à leur service. De plus, ils décidèrent de qui pouvaient et de qui ne pouvaient pas se servir du téléphone pendant la grève. Le service pouvait ainsi continuer pour la Conférence de Paix qui se tenait à ce moment-là, pour les médecins, les pharmaciens, les sages-femmes et les services sociaux. Dans le même temps, le bureau de leur « propre » syndicat n’avait plus droit aux communications téléphoniques. Aussi, ce mouvement fut simultanément une occupation partielle d’entreprise.

Pour nous, il est important que, en principe, une régulation du processus de travail soit effectuée par les ouvriers impliqués eux-mêmes. Et que cela ne fut pas une conséquence de la disposition révolutionnaire des ouvriers des postes, mais consistait en simples mesures de la lutte de classe moderne. Cela n’avait rien à voir avec la révolution ou quelque chose comme cela.

Quelque limités, maladroits et immatures aient pu être été ces mouvements, on peut déjà y reconnaître les caractéristiques les plus importantes des futurs mouvements de masse. Ils montrent le chemin vers la prise en main de l’appareil de production par les ouvriers eux-mêmes. Si cette sorte de mouvements prend de l’ampleur dans le futur, inévitablement, des parties toujours plus grandes de l’appareil social de production tomberont sous la direction des ouvriers. Cela devient inévitable de confisquer les moyens du transport, les imprimeries et les stocks de papier. Et si le mouvement a une durée plus longue, la question de l’approvisionnement en nourriture devra être résolue dans la zone concernée. Ici et là, les entreprises ne seront pas arrêtées, mais seront gardés dans les mains des grévistes, comme dans les Asturies en 1934, ou dans la Ruhr en 1920.

En ce sens, les ouvriers sont confrontés à de nouvelles questions à chaque fois. Et dans le cadre de la lutte, une image du nouvel ordre social émerge. C’est la hantise de la classe possédante et de ses syndicats. Cependant, cela n’implique pas qu’un nouveau mode de production sous la direction des ouvriers y soit lentement introduit. L’organisation en mouvement de conseils ouvriers émerge dans la lutte, mais disparaît aussi après chaque lutte. De cette dernière, probablement, seul un noyau révolutionnaire restera. Mais ce qui prendra tout aussi racine, c’est l’expérience, qui ne peut s’exprimer en mesures ou en nombres. Sur le long terme, les nouvelles méthodes de lutte sont appliquées automatiquement, sans discussions préalables étendues. L’extension d’un mouvement, la consultation dans l’entreprise, les préventions défensives contre l’État, l’occupation des entreprises nécessaires va ensuite de soi. Par l’expérience, elles deviennent largement acceptées.

Sans doute, nous traverserons de nombreux mouvements de masse qui arriveront dans une impasse. Mais ils n’ont pas besoin d’être de véritables défaites. Parce qu’à travers l’impuissance d’un mouvement de masse qui doit encore trouver son chemin, les éléments de la force future deviennent toujours visibles.

L’organisation des forces de classe sous une direction autonome est la véritable difficulté du processus de maturation. Et cette organisation n’est rien d’autre que la mise en place de mesures pratiques dans la lutte. C’est pourquoi dans chaque lutte l’organisation de la classe ne va pas plus loin que ce qui lui est nécessaire. Le contrôle des forces de classe, qui est leur organisation, est le pivot de toute la lutte de libération. On ne peut appliquer nos forces de classe consciemment que jusqu’au point où nous pouvons les cristalliser dans les conseils ouvriers. C’est pourquoi, la montée du mouvement de masse en un mouvement de conseils est la mesure indiquant le degré de maîtrise de nos forces de classe.

Car la partie du pouvoir la plus importante repose sur l’organisation. Ceci s’applique à la classe possédante comme à la population ouvrière. Le pouvoir de l’État réside dans un nombre relativement petit de gens, liés ensemble par une organisation rigide. Si cette organisation devait se briser par l’insubordination de ses parties, ou par la perte des moyens de connexion entre ces parties, ce pouvoir d’État se décomposerait.

Mais on peut appliquer la même chose à la population ouvrière. Cette dernière doit provoquer la décomposition de l’organisation étatique, ou la paralyser, et doit renforcer sa propre puissance d’organisation. La classe possédante essaye d’empêcher l’organisation des masses en interdisant les grèves, par l’état d’urgence, par la censure de la presse et l’interdiction de meetings. C’est une question de pouvoir organisé contre-pouvoir organisé. Mais au bout du compte, la population ouvrière doit gagner ce combat, si elle veut gagner la direction des moyens de production. Aussi, la liberté de la population ouvrière réside dans le contrôle politico-économique de la société au moyen de l’organisation du système des conseils.

Démocratie ouvrière ou dictature du prolétariat ?

Après que nous ayons vu émerger du mouvement de masse la formation politico-économique du pouvoir par la population ouvrière, la question de la dictature du prolétariat est mise dans une perspective correcte. Il est clair que la solution des questions politico-économiques ne peut se faire qu'avec les personnels d'entreprise et leurs conseils ouvriers. Toute personne qui participe au processus de travail, ouvrier manuel ou intellectuel, possède ainsi une voix dans l'organisation de la vie sociale. Mais qui ne participe pas n'a pas son mot à dire en la matière. Cela n'est pas démocratique dans un sens bourgeois, où ceux qui vivent comme des parasites sociaux jouent un rôle si important. Mais, en réalité, dans le système des conseils réside la forme la plus haute de démocratie. La démocratie ne veut-elle pas dire que le peuple décide de son destin ?

Attribuer la désignation de dictature du prolétariat à cette maîtrise complète de la vie sociale par la population ouvrière ne nous semble pas efficace. Pas parce qu’elle serait incorrecte mais parce qu’elle n'exprime pas l'essence de l'exercice du pouvoir, celui qui est la plus haute forme de la démocratie, oui quel que soit le masque qu’elle porte. Au contraire, sous couvert de « dictature du prolétariat », des partis peuvent imposer une dictature du parti sur la population ouvrière. Cette dictature d’un parti est justifiée par la faiblesse de la classe ouvrière. Parce que la classe ouvrière sous le capitalisme ne peut jamais atteindre la maturité spirituelle pour résoudre tous les problèmes sociaux par elle-même, l’argument suit selon lequel le parti doit prendre en main les propres tâches des ouvriers. Comme nous l’avons vu dans la discussion sur le mouvement des conseils allemand, influencé par la Révolution russe, même l’A.A.U.D. et le KAPD n’était pas libéré de cette conception. Il faut remarquer que le capitalisme en Europe occidentale et en Amérique du Nord est si fort qu’il ne peut être brisé par une classe ouvrière faible. Une fois que celle-ci est devenue une fois assez forte pour être le pouvoir politique et économique de la société à travers son mouvement de conseils, elle ne peut garder ce pouvoir qu’en portant des nouveaux principes de relations entre les gens dans la production. Cependant, si un parti venait au pouvoir, ceci exprimerait en soi qu’il contrôle la vie politique et sociale, et par conséquent les gens ne pourraient plus réguler leurs relations entre eux. Aussi, une telle dictature du parti ne peut produire rien d’autre qu’une nouvelle bureaucratie qui contrôle la vie des gens. Celle-ci devient une nouvelle classe dominante.

La dictature du prolétariat est souvent associée à la violence armée et il est certain qu’elle jouera un rôle parce qu’aucune classe dominante ne renonce volontairement à sa position d’exploiteuse. Il est cependant tout aussi certain que le pouvoir de la classe ouvrière ne peut jamais reposer sur la violence armée. Sur ce terrain, la bourgeoisie est la plus forte, et c’est pourquoi elle essaie de porter chaque lutte sur ce terrain. Le pouvoir des ouvriers réside, en premier lieu, sur le contrôle des moyens de production et sur les biens produits. L’application de ce pouvoir est l’arme la plus importante des ouvriers dans leur lutte pour le contrôle permanent de la société. Nous reviendrons aussi là-dessus dans la discussion suivante.

A l’heure actuelle, sous l’influence de la Révolution russe, l’abolition de la liberté de la presse et du droit d’association et de rassemblement est revendiquée comme étant la dictature du prolétariat, comme cela a été et c’est le cas en Russie et dans l’Allemagne national-socialiste. L'abolition de ces droits doit être considérée comme un des coups les plus forts qui peuvent frapper la classe ouvrière dans sa lutte.

Parce que, notamment dans la période de révolution, une orientation en tous sens est nécessaire pour la population ouvrière. Partout de nouvelles questions sont soulevées par la vie en fermentation et la population ouvrière ne peut les résoudre que si chacun peut faire entendre sa voix. La montée d’une nouvelle vie depuis l’intérieur grâce à la participation de tous les ouvriers des villes et de la campagne ne peut s’effectuer dans la camisole de force d’un seul parti, sous l’abolition de la liberté de la presse etc. Là où ces libertés sont abolies, même prétendument pour « protéger les ouvriers des mauvaises influences », cela ne peut avoir pour conséquence qu’un parti, ou plusieurs partis, prennent le pouvoir pour eux-mêmes et imposent une dictature sur la population.

La signification culturelle du mouvement de masse

La presse et la propagande des divers partis et syndicats parlent continuellement « d’élargissement de la démocratie ». Il s’agirait d’un élargissement et d’un renforcement de l’influence des masses ouvrières sur le cours de la vie sociale. Mais en réalité, le cours de la société est mis dans un nombre toujours plus restreint de mains (celles des dirigeants du gouvernement et des grandes entreprises). L’influence de la population devient moins que ce qu’elle a jamais été.

Dans cette propagande, on voit l’organisation toujours plus invasive de la vie. Et en vérité, c’est un des plus importants phénomènes des temps présents. C’est l’organisation des forces pour travailler comme un tout. C’est l’organisation « synchronisée » de la vie spirituelle à travers la presse, la radio, les syndicats et les partis parlementaires. C’est l’État qui constitue derrière cela la force motrice. Dans chaque chose que nous faisons et voulons, nous sommes confrontés aux articles de loi de l’Etat et à ses organisations. L’État domine nos vies du berceau à la tombe. Qu’est-ce que cela signifie pour chacun d’entre nous ?

Qu’il est impuissant à l’égard de la vie sociale. Chacun se sent sans importance. Il ne peut agir car l’action est faite en son nom. Avec nous, les décisions sont prises sans nous et à notre propos. Tout ce qui se passe nous arrive comme quelque chose d’inévitable. C’est pourquoi l’ouvrier ne peut se sentir aucune responsabilité envers cette société. Il n’est pas responsable du cours des choses. Il n’a rien à vouloir, chaque désir de sa part rebondit contre les murs des organisations qui ont été érigées partout autour de lui.

De plus, la société lui est incompréhensible. Soudain l'apparition de crises et des guerres déchire le monde et leurs causes sont, jusqu'à un certain degré, ressenties, mais sont rarement consciemment bien comprises. En tout cas, elles semblent survenir indépendamment de la volonté des gens. Par cette incertitude, il se sent également incertain pour juger les phénomènes sociaux. Il se sent sur un terrain dangereux et il ne peut être question de jugement conscient, profondément réfléchi. Il sait bien que les choses ne vont pas comme il aimerait qu’elles aillent, mais sur cette base, ne naissent pas de fermes conceptions sur l’usage ou le désavantage de beaucoup d’institutions sociales. C’est pourquoi il manque de certitude sur ce qui est bon et ce qui est mauvais. C’est pourquoi aucun idéal propre n’émerge, aucune source de force dont il pourrait vivre. Il n’y a encore rien qu’il veut en propre et pour quoi lutter.

Dans l’ensemble apparaît l’image des larges masses ou des « masses neutres » pour lesquelles tout se vaut. L’expression « les larges masses » désigne déjà l’uniformité, comme celle que nous trouvons dans la « production de masse », dans laquelle une pièce ressemble à une autre. Ces masses ne sont pas le produit de quelque incapacité ou infériorité intrinsèques, mais sont un phénomène social. Ces causes se trouvent partiellement dans le mur d’organisation auquel nous sommes confrontés. Nous ne nous organisons pas nous-mêmes mais sous sommes organisés. L’organisation signifie ici que d’autres décident et agissent à notre place. D’autre part, ses causes se trouvent dans l’incompréhensibilité de la société, qui affaiblit la certitude de jugement et ébranle actuellement les jugements de valeur établis sur le vrai et le faux. Cela vient du sentiment d’impuissance et d’insignifiance et aboutit au manque de sens de la fierté personnelle, qui est l’assurance d’être personnellement important dans le processus social en général. Aussi, la volonté, les actes, les pensées et les sentiments s’orientent beaucoup plus vers l’ancien, vers les vérités du temps passé.

Eu égard à l’origine sociale des « larges masses », il est frappant que le capitalisme se trouve sur la voie d’un réel développement de l’humanité. Dans la lutte contre le capitalisme, les enjeux ne sont pas que nous devons travailler trop d’heures, ou de ne pas gagner assez, ou que la base de notre existence est devenue trop précaire, même pas qu’une mince couche de parasites usurpe les biens sociaux. La lutte contre le capitalisme est arrivée en première place parce qu’il ne veut, et ne peut pas, employer ce qui est le plus important de toutes les forces productives – l’esprit humain. La productivité du travail augmenterait par bonds si le sens des responsabilités de la population ouvrière était réellement inclus comme un maillon de la chaîne. Mais c’est lié aux conditions que le capitalisme ne peut satisfaire : le sens des responsabilités est un aspect de l’être conscient et de la personnalité. Le sens des responsabilités pour la conduite de la gestion sociale – ce qui veut dire : pour la vie économique – a comme condition préalable qu’existent à la fois une réelle participation à la disposition de toutes les questions sur le travail et une réelle participation à l’ensemble de l’économie sociale.

S’occuper de la vie économique et agir en son sein n’est pas une affaire personnelle. Personne ne provoque quelque chose tout seul de sa propre initiative. Les fonctions sociales ne peuvent être exercées que de façon collective. La constitution d’une volonté sur le terrain économique et politique ne peut se produire que collectivement. C’est pourquoi les enjeux ne sont pas d’organiser les masses, mais que les masses s’organisent elles-mêmes. Alors seulement prend naissance le lit de la rivière dans lequel notre activité peut s’insérer, la trajectoire selon laquelle elle peut se développer et par laquelle nous pouvons donner une direction à nos vies. Alors seulement nait le sens des responsabilités qui se développe en un large sens de la communauté. Alors la communauté devient notre guide, et domine nos pensées et nos actes. Ce qui veut dire qu’il oriente notre vie émotionnelle. La « masse humaine », l’image de l’ignorance politique et sociale, parce que tout était incertain, a disparu, et à sa place est arrivé l’homme libre, qui a appris à juger par lui-même et est donc capable de remplir sa tâche dans la société de façon consciente. Il ne sent plus impuissant et insignifiant, parce qu’alors il sait être une partie du tout, un porteur du tout, parce qu’il est responsable de ses actes. La lutte pour une classe ouvrière agissant de façon autonome aux moyens de la connexion du personnel des entreprises et des conseils ouvriers, qui est la lutte pour une réelle démocratie ouvrière, surpasse de loin dans ses buts les besoins quotidiens.

Nous luttons sous la forme de l’unité du personnels des entreprises et des conseils ouvriers parce qu’il n’y a pas d’autre alternative. Toutes les autres forces se sont révélées trop faibles. Dans cette lutte, la « masse humaine » disparaît, dans la mesure où nous pouvons maitriser nos vies via les conseils ouvriers.

Dans les réunions d’entreprise et dans les conseils ouvriers nous apprenons à penser, à juger et à agir. Là, nous apprenons à donner un contenu nouveau à notre vie émotionnelle.

Ici, nous apprenons à voir consciemment le monde qui nous entoure et à agir consciemment dessus. En premier lieu, nous apprenons le sens des responsabilités pour la lutte, c’est-à-dire pour notre communauté de lutte, pour notre classe. Et dans la mesure où la responsabilité de la classe prend racine, la responsabilité de toute la vie sociale apparaît. Ici, nous arrachons la peau de l’animal capitaliste, qui doit obéir comme un chien et n’a pas besoin de penser plus loin qu’un chien. Ici, nous devenons des hommes libres avec un fier sens de la personnalité, qui alors est l’expression d’un sens nouveau de la communauté.


###Poem de Gorter###


Traduit de l’anglais par Jacques Hadi et Bernard, 5 Août 2015


Compiled by Vico, 25 February 2016


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